Un tribunal de Colombo maintient en détention le chef de la défense sri-lankaise pour crimes durant la guerre civile

Par Rohantha De Silva
1 décembre 2018

Le chef d’état-major de la défense sri-lankaise, l’amiral Ravindra Wijegunaratne, a été arrêté mercredi et placé en détention provisoire jusqu’au 5 décembre par un tribunal du Fort de Colombo.

Wijegunaratne, qui échappait à l’arrestation depuis septembre, a été accusé d’avoir hébergé un officier supérieur de la marine, le lieutenant commodore Chandana Prasad Hettiarachchi, qui est accusé d’avoir enlevé 11 jeunes Tamouls en 2008-2009. Hettiarachchi aurait dirigé des marins qui ont kidnappé des individus et exigé des rançons pendant la guerre communautaire contre les séparatistes des Tigres de libération de l’Eelam tamoul (LTTE).

Le magistrat du Fort de Colombo a déclaré que le chef militaire devait se voir refuser la libération sous caution parce qu’il pouvait influencer les témoins ou perturber les enquêtes en cours sur l’enlèvement des jeunes Tamouls. Le magistrat a ordonné une protection spéciale pour Wijegunaratne pendant sa détention.

Cette affaire très médiatisée ne couvre qu’un seul des nombreux crimes de guerre commis par les militaires au cours de la guerre civile qui a duré près de trois décennies. Depuis la fin de la guerre en mai 2009, les Présidents successifs et les Premiers ministres offrent une protection juridique aux hauts responsables militaires.

Ces jeunes et ces étudiants – Kasthuriarachchilage John Reed, Rajiv Naganathan, Pradeep Vishvanathan, Thilakeshwaram Nagalingam, Mohamed Saajith, Jamaldeen Dilan, Amanon Lyon, Roshan Lyon, Antony Kasturiarachchi, Thiyagarajha Jegan et Mohomed Anver – furent enlevés dans la région de Colombo. Les ravisseurs ont exigé des rançons de leurs familles relativement riches.

Selon certaines informations, les jeunes ont été détenus à la prison de la marine à Colombo, puis vus dans des cellules souterraines à la base navale de Trincomalee. Bien que les familles aient payé des rançons, les jeunes n’ont pas donné signe de vie depuis leur enlèvement.

Hettiarachchi, et Sampath Munasinghe qui était l’assistant privé de l’ancien commandant de la marine, l’amiral Wasantha Karannagoda, et 10 autres officiers de la marine ont été arrêtés comme suspects dans cette affaire, qui dure depuis près de dix ans. Hettiarachchi a également été accusé du meurtre du parlementaire tamoul Nadarajah Raviraj à Colombo en novembre 2006.

Commentant l’arrestation du chef de la défense, Jamaldeen Jennifer Weerasinghe, 58 ans, mère de l’un des jeunes enlevés, a déclaré aux hindous : « Je suis heureuse aujourd’hui ». Elle espérait que « ceux qui ont emmené nos enfants seraient traduits en justice ». Weerasinghe ajouta que si l’amiral était innocent, « Pourquoi a-t-il fuit l’arrestation ? S’il n’a rien à cacher, pourquoi doit-il fuir les tribunaux ? »

Weerasinghe, mariée à un officier de l’armée à la retraite, a dit que si son fils était vivant, il aurait 34 ans. « La marine doit sûrement savoir ce qui est arrivé à nos enfants ». Mais comme toutes les autres allégations de crimes de guerre contre des officiers militaires, les personnes accusées dans la présente affaire finiront par être épargnées, ou seulement un ou deux boucs émissaires seront reconnus coupables.

Nadarajah Wimaleswaran, membre du Parti de l’égalité socialiste (PES), et son ami Sivanathan Mathivathananan ont disparu en mars 2007 à Kayts dans la zone de Velani contrôlée par la marine. Une enquête et une campagne du PES ont prouvé que la marine était responsable de leur disparition.

En apprenant l’arrestation du chef militaire, l’épouse de Wimaleswaran, Sivajini, a déclaré aux WSWS : « Je pense que mon mari et son ami ont été arrêtés par la marine. J’ai entendu dire que certaines forces ont été arrêtées pour d’autres cas de ce genre, mais nous ne savons pas ce qui est arrivé aux personnes disparues, dont Wimaleswaran […] Mon fils a perdu son père, on ne peut pas changer cela. »

Elle a ajouté : « Nous vivons dans une petite hutte et nous sommes pauvres. De nombreuses familles qui ont perdu le chef de famille pendant la guerre vivent dans la pauvreté. Cette situation a été créée par les gouvernements de Colombo.

Dès qu’on a appris que la police était sur le point d’arrêter Wijegunaratne, le président Maithripala Sirisena a pris des mesures pour le protéger, lui et d’autres officiers militaires.

Lors d’une réunion du 28 août avec des officiers et les secrétaires d’État à l’ordre public et à la défense, Sirisena a ordonné à la police de ne fournir aux tribunaux aucune « information interne » sur les affaires concernant des officiers de l’armée. Alors que Sirisena prétendait que l’information pouvait menacer la « sécurité nationale », l’objectif réel de sa directive était de voir les affaires classées sans suites par manque de preuves.

Sirisena a déclaré lors d’une réunion d’urgence du cabinet le 12 septembre que les chefs militaires accusés de crimes ne devraient pas être arrêtés. Tout désagrément ou harcèlement des militaires et des « héros de guerre » doit cesser, a-t-il dit.

Il y a deux semaines, Wijegunaratne a accusé Nishantha Silva, enquêteur de la division des enquêtes criminelles de la police, d’avoir des liens étroits avec les LTTE. L’officier supérieur immédiat de Silva a rejeté cette tentative grossière à discréditer l’affaire pénale, citant les actions de l’enquêteur contre le groupe séparatiste tamoul.

La semaine dernière, Wijegunaratne a été accusé d’avoir agressé le capitaine de corvette, Laksiri Galagamage, un témoin clé dans cette affaire. Galagamage a déclaré à la police que l’équipe de sécurité de Wijegunaratne l’avait agressé physiquement et avait tenté de le tuer.

L’ONU estime qu’environ 40 000 civils ont été tués au cours des dernières étapes de la guerre qui s’est terminée par la défaite militaire des LTTE en mai 2009. Selon de récents rapports du Bureau des personnes disparues, au moins 20 000 personnes ont disparues pendant le conflit.

Des proches des disparus et des Tamouls du Nord et de l’Est de l’île ont organisé des manifestations toujours en cours pour demander des informations sur leurs proches enlevés et « disparus ».

Les forces de sécurité sont également accusées d’avoir tué Lasantha Wickrematunga, rédacteur en chef du Sunday Leader, en janvier 2009, d’avoir fait disparaître le caricaturiste et journaliste Pragith Eknaligoda en 2010 et d’avoir attaqué plusieurs autres journalistes renommés.

Sirisena est arrivée au pouvoir en janvier 2015 en exploitant la colère des masses face aux atrocités de la guerre et aux autres attaques du gouvernement de l’ancien président Mahinda Rajapakse contre les droits démocratiques fondamentaux et les conditions sociales des travailleurs.

Sirisena et sa fraction du SLFP se sont liés avec Ranil Wickremesinghe et son Parti national unifié (UNP) pour battre Rajapakse lors des élections présidentielles. Le tout a été orchestré par Washington afin d’aligner la politique étrangère du Sri Lanka sur les préparatifs américains de guerre contre la Chine. Les États-Unis et d’autres grandes puissances ont utilisé l’ONU pour menacer de lancer des enquêtes sur les crimes de guerre de l’armée afin de faire pression sur Rajapakse pour qu’il rompe les relations avec Beijing.

Sirisena et Wickremesinghe ont obtenu le soutien de l’Alliance nationale tamoule en s’engageant à rendre justice aux victimes tamoules de la guerre. Ils ont rapidement abandonné ces promesses et ont commencé à encourager le communautarisme cinghalais à diviser la classe ouvrière.

L’arrestation du chef de la défense est liée à la lutte de pouvoir entre les fractions qui s’empare de la classe dirigeante sous la pression redoublée de Washington et de ses alliés, dont l’Inde.

En 2015, Sirisena est devenu Président, et Wickremesinghe Premier ministre. Ils ont fait évoluer la politique étrangère du Sri Lanka en faveur des États-Unis et de l’Inde et renforcé leurs liens militaires. Face à des problèmes financiers croissants, ils se sont toutefois tournés vers Beijing, notamment en vendant le port de Hambantota à une société chinoise. Washington a déclaré que le Sri Lanka était pris dans « le piège de la dette » par la Chine.

Maintenant, le chef de la défense a été arrêté au milieu de nouvelles manifestations hypocrites de l’inquiétude des États-Unis concernant les violations des droits de l’homme au Sri Lanka, toujours pour dissuader l’État de toute déviation vers la Chine.

Le mois dernier, Sirisena a été l’instigateur d’un coup d’État constitutionnel, licenciant Wickremesinghe et le remplaçant par Rajapakse. Dans la crise politique actuelle, les États-Unis ont clairement indiqué qu’ils soutenaient la faction Wickremesinghe afin de maintenir le tournant anti-Chine.

Indépendamment du procès de Wijegunaratne et des affaires connexes, les deux factions belligérantes de l’élite au pouvoir dépendent du soutien de l’armée, qui a vu son importance croître pendant la guerre et est devenue un facteur redoutable dans la politique officielle.

(Article paru d’abord en anglais le 29 novembre 2018)