Corbyn passe un entretien d’embauche devant le grand patronat et les services de renseignement pour gouverner

Par Robert Stevens
24 novembre 2018

Sur fond de crise sur le Brexit qui gangrène l’élite britannique au pouvoir, Jeremy Corbyn leur propose le Parti travailliste sous sa direction comme une alternative fiable à qui on peut faire confiance pour diriger le pays.

Bien que par le passé il ait été écarté des réunions sur les questions en lien avec les services de renseignement au motif qu’il était considéré par beaucoup dans les cercles dirigeants comme une menace pour la « sécurité nationale », Corbyn s’est entretenu avec les deux principaux services de renseignement britanniques ces dernières semaines. Après avoir d’abord rencontré l’agence de renseignement intérieur MI5 pour une réunion d’information sur la lutte contre « l’extrémisme », il a ensuite rencontré Alex Younger, chef du service de renseignement étranger MI6, afin de discuter des préparatifs possibles en vue de la tenue d’élections générales anticipées, dans l’éventualité d’un échec des négociations sur le Brexit. Corbyn n’a pas dit un mot sur le contenu de ses réunions, mais quelques jours plus tard, le général Sir Nick Carter, chef des forces armées, a confirmé l’existence de « plans d’urgence raisonnables […] qu’il s’agisse d’un attentat terroriste ou d’une grève de chauffeurs de camions-citernes pétrolier […] de grèves ou toute autre chose. »

Corbyn est apparu lundi devant la Confédération des industries britanniques (CBI) pour livrer ce qui était présenté comme son principal discours politique sur le Brexit. Cet événement était la troisième année consécutive où il s’est adressé à la conférence annuelle de la CBI au cœur du quartier financier de Canary Wharf à Londres. Il a parlé immédiatement après la Première ministre conservatrice, Theresa May, qui a reçu un accueil plutôt froid.

Corbyn a insisté sur l’idée que le gouvernement travailliste serait une meilleure option pour les entreprises que les conservateurs, expliquant à son auditoire que la politique du Parti travailliste concernant le Brexit était définie en fonction de leurs exigences. « Le Parti travailliste n’acceptera pas un Brexit sans accord » car « je comprends parfaitement pourquoi le monde des affaires, qui sait à quel point n’avoir aucun accord serait désastreux, est tellement préoccupé par cette perspective et pourquoi certains pourraient se sentir obligés de soutenir tout accord, aussi bâclé que ce soit, pour éviter une issue pire. »

Il s’agit « de 10 000 camions par jour qui arrivent à Douvres acheminant 17 pour cent de tout le commerce de marchandises du pays, d’une valeur estimée à 122 milliards de livres sterling l’an dernier », a-t-il poursuivi. « Les entreprises et les travailleurs ont besoin de certitude », donc le Parti travailliste insiste sur la nécessité « d’une union douanière intégrale et permanente donnant voix au chapitre aux Britanniques dans les futurs accords commerciaux qui garantirait l’absence de frontière dure en Irlande du Nord et éviterait la nécessité d’un accord avec un filet de sécurité bancale du gouvernement. Puis, un accord raisonnable doit garantir une relation forte dans le marché unique. »

La seule concession qu’il demandait en échange de la satisfaction sur ces questions clé était la suivante : « Les plus grandes entreprises qui peuvent se le permettre payeront un peu plus pour le bien-être commun. »

Pour faciliter la satisfaction des demandes des entreprises, Corbyn propose une législation permettant aux dirigeants syndicaux de siéger au conseil d’administration des plus grandes entreprises. Il a rassuré son auditoire : « Malgré les réactions frénétiques de certaines parties de la presse, il ne s’agit certainement pas d’une guerre contre les entreprises, bien au contraire. Le Parti travailliste reconnaît la vaste contribution vitale apportée à notre économie et société par les entreprises. »

Au centre de cette proposition se trouve la volonté de renforcer la compétitivité du capital britannique sur la base d’une politique de collaboration accrue entre le patronat et les représentants des employés qui « porte un intérêt au succès à long terme à votre entreprise, leur entreprise. Ils ont une connaissance approfondie de son fonctionnement quotidien. Ils ont une si énorme contribution à apporter que leur donner une voix réelle renforcera l’entreprise et non le contraire. »

Interrogé sur son opinion quant à ceux qui sont devenus riches grâce aux affaires lors de la session de questions-réponses de la CBI, Corbyn a répondu : « Je n’ai aucun problème avec les gens qui se font de l’argent, du tout. En effet, j’en connais beaucoup dans ma propre ville et ailleurs qui montent et créent des petites entreprises, et parfois elles s’agrandissent considérablement. »

Il a déclaré : « Et s’ils deviennent incroyablement riches, alors je les invite à être heureux avec leur richesse, mais aussi à la partager un peu en payant leurs impôts de manière appropriée pour que nos services publics soient là pour eux, comme pour tout le monde, de sorte que nous n’ayons pas cette société horriblement divisée. »

Il n’y a guère à distinguer de telles déclarations des paroles infâmes de Peter Mandelson, conseiller principal de Tony Blair, selon lesquelles « New Labour » était « extrêmement à laise face au fait que des individus deviennent extrêmement riches ». Tout ce que Corbyn souhaite, c’est que les oligarques financiers laissent quelques miettes aux autres membres de la société.

Corbyn est l’auteur d’un article paru dans le quotidien pro-Labour Daily Mirror, qui a coïncidé avec son apparition devant la CBI, confirmant ainsi son évolution. D’un quelconque député travailliste sans responsabilités particulières, enclin à marquer son désaccord avec la politique pourrie de son parti, il a évolué en homme d’État impérialiste en puissance. Il a qualifié l’accord de Theresa May avec l’UE de « perte de souveraineté sans précédent et inacceptable, que le Parti travailliste n’acceptera pas au nom de notre pays. »

Corbyn parle souvent de la gravité de la situation sociale à laquelle est confrontée la classe ouvrière et de la menace grandissante qui pèse sur les salaires, la situation et les moyens de subsistance de millions de personnes. Il suggère même que des élections générales soient peut-être nécessaires, mais seulement si l’accord de May s’avère inacceptable pour le Parlement et si elle n’accepte pas qu’un gouvernement travailliste minoritaire relance les négociations avec l’Union européenne. Ses formulations torturées sont nécessaires, car il ne souhaite rien faire qui puisse suggérer aux super-riches qu’il mettrait véritablement les intérêts de la classe ouvrière au-dessus des leurs. Il ne veut pas que son parti accède au pouvoir grâce à une chute ignominieuse du gouvernement conservateur, tandis que des millions de travailleurs exigent la fin des politiques d’austérité et de militarisme, mais souhaite une transition du pouvoir aussi sereine que possible.

Cela a été démontré deux heures seulement après son discours à la CBI, lorsqu’il a fait en sorte que le gouvernement de May puisse s’accrocher au pouvoir sans entrave. Lundi soir, Corbyn et 30 autres députés travaillistes se sont absentés, sans explication, des votes cruciaux sur le budget du gouvernement.

L’un des amendements présentés au vote sur ce projet de loi, relatif à la pauvreté infantile, avait été proposé par Corbyn lui-même. Alors que les partenaires de la coalition de May, le Parti démocrate-unioniste (DUP), refusait de soutenir le gouvernement pour protester contre un accord permettant le maintien du Royaume-Uni et de l’Irlande du Nord dans l’Union douanière de l’UE, le gouvernement n’a remporté le vote que de cinq voix. Le député du Parti national écossais, Neil Grey, a commenté le débâcle ainsi : « Les travaillistes avaient l’occasion de vaincre le gouvernement, ils savaient apparemment que le DUP allait voter avec nous et ils ont quand même réussi à laisser les conservateurs s’en tirer à bon compte. »

En 2013, deux ans avant de devenir Premier ministre grec, le dirigeant de Syriza, Alexis Tsipras, s’est rendu aux États-Unis pour parler devant la Brookings Institution afin de dissiper toute crainte qu’il soit sérieux quant à l’opposition à l’austérité ou aux intérêts impérialistes en Méditerranée. « Y a-t-il vraiment une raison pour que quelqu’un craigne la gauche en Grèce aujourd’hui ? », a-t-il demandé. « Mais comment sommes-nous vraiment radicaux ? »

Tsipras a réussi son entretien d’embauche et par la suite a imposé une austérité bien plus brutale que ses prédécesseurs de droite après son accession au pouvoir en 2015. L’audition de Corbyn en cours depuis plus de trois ans, alors qu’il a conspiré avec les syndicats pour réprimer toutes les luttes de la classe ouvrière et a reculé constamment devant ses opposants blairistes du parti. Il espère que sa ferme défense de la souveraineté nationale et des préoccupations essentielles de la CBI finiront par convaincre l’élite dirigeante qu’il est quelqu’un de confiance, alors que le capitalisme britannique entre dans sa période la plus turbulente depuis la Seconde Guerre mondiale.

À lire aussi en anglais :

UK Labour leader Jeremy Corbyn hails Alexis Tsipras of Syriza
[4 Juillet 2018]