Sri Lanka : adoption d’une deuxième motion de censure après de violents heurts au Parlement

Par W.A. Sunil
19 novembre 2018

Les heurts physiques, les menaces et les contre-menaces se sont poursuivis hier au Parlement sri-lankais, alors que des factions rivales se battaient pour obtenir le contrôle du gouvernement à la suite de la motion de censure du 14 novembre contre la nomination de Mahinda Rajapakse par le Président Sirisena le 26 octobre.

Sirisena a remplacé Rajapakse comme président sur la base d’un ralliement encouragé et soutenu par les États-Unis lors de l’élection présidentielle de 2015, puis a formé un gouvernement d’union nationale entre sa faction du Parti de la liberté du Sri Lanka (SLFP) et le Parti national uni (UNP) dont le chef, Ranil Wickremesinghe, est devenu Premier ministre. Washington était hostile aux liens étroits du gouvernement Rajapakse avec Beijing.

Cette coalition de « l’unité nationale » s’est maintenant effondrée sous l’impact d’une opposition croissante des travailleurs et des pauvres.

Le Parlement s’est réuni de nouveau jeudi, un jour après le vote de censure, pour entendre une déclaration de Rajapakse. Il a accusé l’ancien gouvernement Sirisena-Wickremesinghe d’avoir entraîné le pays dans une catastrophe et de placer des « fardeaux » économiques sur la population.

Rajapakse a tenté désespérément d’exploiter la colère des travailleurs et des jeunes contre la mise en œuvre impitoyable du gouvernement précédent des exigences d’austérité du Fonds monétaire international. Il a affirmé que Sirisena « m’a invité à prendre le contrôle du gouvernement » afin de surmonter la situation catastrophique créée par le précédent gouvernement.

Le discours de Rajapakse, qui mentionnait vaguement les puissances occidentales soutenant Wickremesinghe, a été l’occasion de perturbations amères lorsque le chef de l’UNP, Lakshman Kiriella, a proposé de voter sur cette déclaration. La fraction Rajapakse a vivement protesté et dénoncé le président de l’assemblée, Karu Jayasuriya. Au milieu des cris de slogans et de l’agitation émanant de toutes les factions rivales, aucun vote n’a eu lieu et le parlement a ajourné ses travaux jusqu’à vendredi.

Plus tard dans la journée, le Front national uni (UNF), l’alliance politique qui soutient la fraction Wickremesinghe, a organisé un rassemblement public de plusieurs milliers de personnes dans le centre de Colombo. La manifestation visait à forcer Sirisena à accéder aux exigences du camp de Wickremesinghe.

S’adressant à la manifestation, Wickremesinghe a déclaré que la combinaison Sirisena-Rajapakse avait « perdu l’appui du Parlement » et a indiqué que l’UNF n’était pas prête à se rendre aux élections avant d’avoir repris le pouvoir de l’État.

En tentant de prendre position comme défenseur des droits démocratiques, Wickremesinghe a poursuivi : « Nous n’avons pas peur d’organiser une élection, elle doit être organisée constitutionnellement. Une élection inconstitutionnelle ne soulèverait que les problèmes de légalité lorsque nous gagnerons […] Lorsque nous serons de retour au pouvoir, nous pourrons organiser n’importe quelle élection. »

Ceux qui ont la compréhension la plus rudimentaire de l’histoire du Sri Lanka ne peuvent pas rater le caractère faux et cynique de ces affirmations. Wickremesinghe et son Parti national uni (UNP), le principal parti au sein de la UNF, ont constamment déchiré les droits fondamentaux des travailleurs.

Les attaques antidémocratiques du gouvernement de l’UNP remontent à la première année de l’indépendance nominale de Sri Lanka, en 1948, et comprenaient l’abolition cette année-là du droit de vote de plus d’un million de travailleurs des plantations, principales sources de devises du pays. En 1982, le président de l’UNP, J. Jayawardene, a eu recours à un référendum pour reporter les élections générales de six ans. De même, depuis 2015, le gouvernement Sirisena-Wickremesinghe a eu recours à diverses méthodes sournoises pour éviter la tenue d’élections provinciales et locales.

Sirisena a répondu au vote de censure de mercredi en convoquant jeudi une réunion avec l’UNF de Wickremesinghe et l’Alliance nationale tamoule. Il a proposé que la motion de censure supprime la description de la désignation de Rajapakse au poste de Premier ministre par Sirisena comme « inconstitutionnelle ».

La nouvelle résolution, a-t-il suggéré, pourrait conserver son « refus de la confiance » à Rajapakse en tant que Premier ministre et à son gouvernement, mais doit être approuvée au Parlement, non par un vote où l’on ne décompte que le nombre de voix, mais par un vote où la position de chaque député est enregistrée en son nom.

Craignant la poursuite du discrédit du parlement parmi les masses sri-lankaises, les dirigeants de l’UNP et de la TNA ont immédiatement accepté la proposition de Sirisena. Cela montrait clairement que leurs préoccupations n’avaient rien à voir avec la violation de la constitution ou des droits démocratiques de la population, mais étaient motivées par l’intérêt politique de la faction Wickremesinghe et les exigences des principales puissances impérialistes.

Alors que Sirisena rencontrait les dirigeants de l’UNP et ses alliés, la faction Rajapakse a convoqué une réunion d’urgence de ses parlementaires en vue des travaux de vendredi.

Si Rajapakse ne détient pas de majorité parlementaire, un grand nombre de députés du Parti de la liberté du Sri Lanka (SLFP), dirigé par Sirisena, ont rejoint le nouveau Parti du peuple du Sri Lanka (SLPP) de Rajapakse. Cela inclut certains responsables ministériels de l’ancien gouvernement Rajapakse qui ont été mis en examen pour corruption. Bien que précédemment hostiles à Sirisena, ils sont maintenant des partisans féroces de Sirisena et sont prêts à tout faire pour défendre le transfert illégal du pouvoir à Rajapakse.

Vendredi, les partisans de Rajapakse sont arrivés tôt au parlement, occupant de manière provocatrice le siège du président de l’assemblée et les positions proches pour empêcher la reprise de la session du Parlement.

Après plus d’une demi-heure, le président Jayasuriya est entré au Parlement entouré d’une phalange de policiers. Des chaises, des livres et des bouteilles d’eau contenant de la pâte de piment ont été lancés sur la police, l’UNP et les députés qui lui sont alliés.

Incapable de rejoindre son fauteuil, le président de l’assemblée s’est arrêté à mi-chemin et a dirigé la réunion debout et entouré de policiers. Il a annoncé la motion de censure révisée, mais n’a pas pu organiser un vote par noms. Ainsi, il a appelé à un vote au nombre de voix et l’a déclaré adopté à la majorité.

Les États-Unis, l’Union européenne et d’autres puissances impérialistes ont clairement exprimé leur opposition à tout retour au pouvoir de Rajapakse et ont ouvertement soutenu Wickremesinghe et l’UNP. Washington, en particulier, est déterminé à empêcher Rajapakse, ou tout dirigeant politique sri-lankais, de modifier l’orientation du pays pour s’aligner sur Beijing car cela perturberait les préparatifs de guerre des États-Unis contre la Chine.

Ajoutant sa voix au chœur « démocratique » fallacieux, l’ambassadeur allemand, Jorn Rohde, a déclaré aux médias que « c’était un mauvais jour pour la démocratie au Sri Lanka » et que « jeter des objets au président de l’assemblée et empêcher la tenue d’un vote n’est pas digne d’une démocratie. »

De puissants groupes de la classe capitaliste sri-lankaise ont exprimé leurs préoccupations. Une déclaration commune publiée cette semaine par la chambre de commerce de Ceylan, la chambre de commerce international du Sri Lanka, le forum de l’Association du vêtement et la chambre de commerce et d’industrie des femmes a appelé à une « action urgente et raisonnable en faveur des intérêts nationaux. »

Nous sommes profondément préoccupés par la situation politique actuelle dans le pays, a-t-il déclaré. « Les événements de ces dernières semaines ont entraîné une instabilité absolue, une situation que le Sri Lanka ne peut tout simplement pas se permettre. Cela entravera sans aucun doute le développement et aura un effet négatif importante sur la trajectoire sociale et économique de notre pays. »

Le Sri Lanka est actuellement confronté à une crise économique extrême et croissante, caractérisée par une baisse des bénéfices à l’exportation, une baisse des taux de croissance, un endettement croissant et une baisse de la roupie sri-lankaise.

Un rapport récent de FocusEconomics prévoyait que les taux de croissance tomberaient à 4,2 pour cent en 2019 et notait : « La crise politique en cours pourrait compromettre les perspectives économiques du Sri Lanka, d’autant plus que ses déficits des comptes courants et budgétaires le rendent déjà vulnérable aux chocs ».

Le parlement doit se réunir lundi, mais rien n’est résolu.

Indépendamment de la fraction de la classe dirigeante qui finira par s’emparer du pouvoir, la classe capitaliste sri-lankaise et les puissances impérialistes s’accordent à dire que des attaques sociales sans précédent doivent être déclenchées contre la population.

La classe ouvrière doit se mobiliser indépendamment de tous les partis parlementaires, rassemblant les ruraux pauvres et les autres masses opprimées dans la lutte pour un gouvernement ouvrier et paysan fondé sur un programme socialiste et internationaliste. Cette perspective, qui constitue l’unique voie à suivre pour les travailleurs et les jeunes, sera examinée lors de prochaines réunions publiques organisées par le Parti de l’égalité socialiste.

(Article paru d’abord en anglais le 17 novembre 2018)