Que faire des ploutocrates?

Par Patrick Martin
3 novembre 2018

Un rapport de l'Institute for Policy Studies publié mardi souligne le rôle de la richesse héritée dans la montée des inégalités aux États-Unis. Le rapport, intitulé “Billionaire Bonanza: Inherited Wealth Dynasties in the 21st-Century United States”, (L'aubaine des  milliardaires: les dynasties de la richesse héritée aux États-Unis au XXIe siècle), analyse la liste des 400 personnes les plus riches des États-Unis publiée par le magazine Forbes, et découvre qu’un tiers d'entre elles ont hérité leur richesse surtout de leurs parents ou d'une génération encore plus âgée de super-riches.

La richesse des trois plus grandes dynasties, les Walton, les frères Koch et la famille Mars, ont augmenté de près de 6 000 pour cent depuis 1982, alors que celle du ménage moyen en Amérique avait en fait légèrement diminué. Ces trois familles, dont l’activité est située respectivement dans la vente au détail, du pétrole et de l’alimentaire, disposent d’un patrimoine de  5,84 milliards de dollars en 1982, mais de 348,7 milliards de dollars en 2018.

Outre les sept Walton, deux Koch et six Mars, il y a neuf héritiers Cargill sur la liste Forbes 400, cinq Johnson (Fidelity Investments), neuf Pritzker (Hyatt Hotels), cinq héritiers de Cox Media, quatre de la fortune pétrolière Duncan, quatre Lauder (parfums), cinq milliardaires de l’empire Johnson & Johnson, quatre frères Bass (pétrole), trois Stryker (équipements médicaux), etc. Les 15 plus grandes dynasties de milliardaires avaient une richesse combinée de 618 milliards de dollars.

Pendant le siècle écoulé depuis le premier «Gilded Age» (âge doré) aux États-Unis, la richesse des dynasties originales des Rockefeller, des Mellon, des Carnegie et des DuPont s’est vue dispersée parmi de nombreux descendants et diluée par une imposition progressive (avant 1980). Peu d’héritiers des «barons voleurs» du 19e siècle demeurent sur la liste Forbes 400. Mais selon le rapport, «Un deuxième ‘Gilded Age’ dure déjà depuis plusieurs décennies, et les familles riches dynastiques réapparaissent en force sur la liste Forbes 400. Et comme dans les dynasties précédentes, certaines de ces familles utilise leur richesse et leur pouvoir considérables pour truquer les règles de l’économie afin de protéger et d’accroître leur richesse et leur pouvoir.»

Ces dynasties ont imposé des modifications majeures aux lois sur les impôts et la succession, ce qui leur permettra de transmettre leur patrimoine à la génération suivante pratiquement sans entrave. Et une nouvelle génération de super-riches, personnifiée par le trio composé de Jeff Bezos, Warren Buffett et Bill Gates, dont la richesse combinée est supérieure à celle de la moitié la plus pauvre de la population américaine, mettra également à profit ces modifications de la loi.

Mais l’impact sur la vie sociale et politique va bien au-delà de l’accumulation et de la préservation immédiates des fortunes familiales. Le rapport commence en citant un avertissement par Paul Volcker - l'ancien président de la Réserve fédérale américaine, la banque centrale américaine, qui. connaissait donc parfaitement la psychologie politique et sociale des super-riches — sur les dangers que pose la domination de la société par une petite élite fabuleusement riche.

«Le problème principal, c'est que nous devenons une ploutocratie», dit Volcker. «Nous avons un nombre énorme de personnes extrêmement riches qui se sont convaincues qu’elles sont riches parce que intelligentes et constructives. Elles n’aiment pas l’État et ne veulent pas payer d’impôts». D’où le programme de réduction et de déréglementation des impôts mené par les administrations tant démocrates que républicaines.

Les 40 dernières années ont vu la consolidation d'une élite ploutocratique, qui a subordonné toute la société américaine à un seul objectif: accumuler des fortunes personnelles toujours plus colossales. Les 1 pour cent le plus riche a engrangé l'intégralité de l'augmentation du revenu national au cours des deux dernières décennies, et toute celle de la richesse nationale depuis le krach de 2008.

C’est la raison fondamentale de classe pour le virage spectaculaire vers la droite dans la politique américaine au cours de cette période. Des emplois bien rémunérés, la sécurité de l'emploi, des écoles publiques décentes, les transports, les soins, le logement, même l'eau et les égouts - on a tout sacrifié à l'enrichissement maniaque des ploutocrates.

La destruction d'emplois, de niveaux de vie et d'avantages sociaux est invariablement justifiée par le patronat et les politiciens capitalistes des partis démocrate et républicain avec la déclaration «qu'il n'y a pas d'argent». Ce mantra se répète alors même que la fortune des super-riches se gonfle à des dimensions auparavant impensables. En fait,  il signifie: «il n'y a pas d'argent pour vous, parce que nous le voulons tout.» Les ploutocrates entretiennent avec la société moderne le rapport d'une tumeur cancéreuse avec le corps humain.

L'Institute for Policy Studies a rendu un service public en publiant ces chiffres, qui correspondent aux conclusions d'économistes comme Emmanuel Saez, Thomas Piketty et Gabriel Zucman. Mais les mesures avancées par l’IPS, des réformes libérales tièdes telles que la réinstauration de l’impôt sur la succession et un impôt annuel sur la fortune de 1 pour cent, n'ont pas la moindre chance d’être promulguées dans l’ordre social actuel. On les propose pour renforcer les illusions par rapport au Parti démocrate, et notamment sur des politiciens tel Bernie Sanders.

En réalité le Parti démocrate est tout aussi redevable aux milliardaires et attaché à la défense du capitalisme que le Parti républicain. L’aristocratie financière ne permettra l’adoption de telles mesures par le biais des mécanismes du Congrès et de la présidence, qu’elle contrôle de fond en comble. Au contraire, le virage autoritaire assumé des deux partis patronaux démontre de manière convaincante que les inégalités sociales à l'échelle qui existe actuellement aux États-Unis sont incompatibles avec la démocratie.

La seule alternative réaliste à la dictature des milliardaires est la mobilisation politique indépendante de la classe ouvrière sur la base d'un programme socialiste. La bannière de la classe ouvrière ne peut être «rétablir une fiscalité modeste sur les super-riches». Elle doit être «exproprier les super-riches». La classe ouvrière doit se fixer pour objectif la confiscation des richesses des milliardaires - produites au départ par les travailleurs - pour fournir les ressources nécessaires à la société. Ce serait la première et la plus décisive étape de la réorganisation socialiste de la vie économique au service des besoins humains et non du profit privé.

(Article paru en anglais le 2 novembre 2018)