Les conflits internes se creusent entre les fractions rivales de l’élite sri lankaise

Par Deepal Jayasekera
31 octobre 2018

Mahinda Rajapakse, qui a été déclaré Premier ministre par le président sri-lankais Maithripala Sirisena lors d’un coup politique vendredi dernier, a pris ses fonctions hier matin. Dans la soirée, Ranil Wickremesinghe, évincé dans une manœuvre anticonstitutionnelle, a fait une déclaration à la presse soutenant qu’il était toujours Premier ministre du pays.

L’establishment politique de Colombo est dans la tourmente depuis le coup d’État de vendredi. La faction du Parti de la Liberté du Sri Lanka (SLFP) de Sirisena, qui a participé au précédent gouvernement d’union avec le Parti national unifié (UNP) de Wickremesinghe, s’unit désormais à ses opposants de longue date dirigés par Rajapakse, président de l’île avant 2015.

Les conflits internes amers qui ont éclaté au sein de l’élite dirigeante du Sri Lanka n’ont rien à voir avec les droits démocratiques et sociaux des travailleurs, comme le prétendent les factions rivales. La question est plutôt de savoir comment réagir dans l’intérêt de l’élite des grandes entreprises aux problèmes économiques explosifs du pays, qui sont aggravés par l’intensification de la crise mondiale et par l’opposition croissante de la classe ouvrière et des pauvres aux attaques visant leurs conditions sociales et de vie.

Dans le cadre d’une tentative de consolidation du nouveau régime, Sirisena a nommé hier 10 ministres du cabinet et ministres d’État. Rajapakse a été nommé au poste de ministre des Finances et des Affaires économiques. Il n’y avait aucune indication d’autres nominations ministérielles.

Sirisena a informé samedi tous les secrétaires des ministères que les mandats de tous les ministres du gouvernement précédent avaient pris fin. Il apparaît de plus en plus que Sirisena, Rajapakse et une minuscule cabale dirigeront le nouveau régime.

Dans le même temps, le gouvernement a considérablement réduit la sécurité de Wickremesinghe de mille à dix personnes. Ses partisans ont amené des groupes électrogènes à Temple Trees, la résidence officielle du Premier ministre où réside Wickemesinghe, après que Sirisena a coupé son électricité. Un grand nombre de parlementaires et de sympathisants de l’UNP ont campé à l’intérieur du bâtiment.

Un ultimatum gouvernemental imposant à Wickremesinghe de libérer Temple Trees tout en avertissant qu’il agirait s’il refuse, des affrontements violents pourraient se développer. L’UNP a appelé ses membres et ses partisans à descendre dans les rues aujourd’hui pour s’opposer au limogeage de Wickremesinghe et à la prorogation du parlement par Sirisena. Wickremesinghe demande au Parlement de siéger afin qu’il puisse démontrer qu’il a la majorité.

Wickremesinghe a déclaré aux médias lundi que le discours de Sirisena devant la nation la veille dans le but de justifier le coup d’État était plein de mensonges. Pour sa part, Wickremesinghe a cherché à brosser un tableau enjolivé du gouvernement déchu, avec ses propres mensonges.

Wickremesinghe a affirmé que le gouvernement avait : « créé une liberté démocratique qui n’avait jamais vue le jour auparavant dans le pays », et à protégé les droits de l’homme, la liberté des médias et amélioré le niveau de vie et les conditions sociales.

Toutes ces assertions visaient à dissimuler le véritable bilan du gouvernement.

Sirisena est arrivé au pouvoir à l’élection présidentielle de 2015 en exploitant l’hostilité généralisée à l’encontre de l’ancien gouvernement de Rajapakse et ses attaques impitoyables contre les droits démocratiques, y compris les atrocités commises pendant la guerre contre les séparatistes Tigres de libération de l’Eelam tamoul.

Cependant, confrontés à une crise économique croissante, Sirisena et Wickemesinghe ont mis en œuvre des mesures d’austérité dictées par le Fonds monétaire international. Le gouvernement a augmenté les prix des produits de première nécessité, déclenché des violences policières contre des travailleurs, des étudiants et des agriculteurs manifestants, et maintenu l’occupation militaire dans le nord et l’est du pays.

À la fin de sa déclaration, Wickremesinghe a déclaré : « Nous restons fermes pour rétablir la démocratie » et « nous ne permettrons jamais à une dictature anticonstitutionnelle de gouverner ce pays ».

Ces déclarations ne valent rien. L’UNP et le SLFP de Wickremesinghe dirigent le Sri Lanka depuis 70 ans en supprimant les droits démocratiques, notamment par la discrimination raciale à l’encontre des communautés tamoule et musulmane du pays, dans le but de défendre le régime capitaliste en divisant et en affaiblissant la classe ouvrière.

Wickremesinghe a laissé entendre qu’il avait le soutien des États-Unis, des autres puissances occidentales et de l’Inde, lesquels étaient mécontents du changement de gouvernement, et il a déclaré : « Non seulement les habitants de cette petite île, mais aussi le reste du monde sont avec nous en ce moment. » La veille, il a rencontré à Temple Trees des diplomates des États-Unis, de principaux pays européens, du Japon et de l’Inde.

Complètement discrédité parmi les gens ordinaires, Wickremesinghe cherche à revenir au gouvernement avec le soutien des grandes puissances, notamment les États-Unis et l’Inde.

Hier de manière significative, Heather Nauert, porte-parole du département d’État américain, a demandé à « toutes les parties de s’abstenir de toute intimidation et de toute violence ». Elle a ensuite déclaré : « Nous appelons le Président, en consultation avec le Speaker [le président de l’assemblé], à convoquer immédiatement le Parlement de nouveau, et à permettre aux représentants démocratiquement élus du peuple sri-lankais de s’acquitter de leur responsabilité d’affirmer qui dirigera leur gouvernement. »

Cette déclaration est un signe clair que Washington soutient Wickremesinghe et son appel à la convocation du parlement.

Les préoccupations de Washington n’ont rien à voir avec les droits démocratiques. Les gouvernements américains successifs ont soutenu le gouvernement précédent de Rajapakse, entre 2005 et 2015, alors qu’il menait sa guerre anti-tamoule brutale et se tournait vers un régime de plus en plus autocratique. Cependant, après la défaite des LTTE en 2009, les États-Unis sont devenus de plus en plus hostiles aux relations économiques et militaires étroites du gouvernement Rajapakse avec Pékin.

Pour rompre ces liens et ramener l’île stratégiquement située dans son giron, Washington, avec le soutien de New Delhi, a orchestré une opération de changement de régime visant à amener Sirisena au pouvoir à l’élection présidentielle de Sri Lanka en 2015. Wickremesinghe et l’ancienne présidente Chandrika Kumaratunga ont été les principaux alliés de cette opération.

Après son arrivée au pouvoir, le gouvernement Sirisena-Wickremesinghe a modifié l’orientation de la politique étrangère de Colombo vers les États-Unis et l’Inde, au lieu de la Chine.

Les déclarations de l’Administration Trump depuis vendredi montrent qu’elle n’est pas prête à laisser émerger un régime orienté vers la Chine. Hier, Washington a émis une mise en garde à ses citoyens voyageant à Sri Lanka que des manifestations là-bas pourraient devenir violentes. Des avertissements de voyage similaires ont également été émis par le Royaume-Uni et l’Union européenne.

L’Inde, qui adopte une ligne plus prudente, a également indiqué sa préférence pour un retour au gouvernement Sirisena-Wickremesinghe, tout en laissant ouverte la possibilité de travailler avec Rajapakse s’il parvient à consolider son pouvoir.

Pour tenter d’assurer les États-Unis, les puissances occidentales et l’Inde que le changement de gouvernement ne saperait pas leurs intérêts stratégiques, Sirisena a convoqué une réunion de diplomates étrangers au secrétariat présidentiel hier soir.

Le Janatha Vimukthi Peramuna (JVP), un parti de l’opposition, a tenté de se distancer des fractions rivales, organisant une manifestation demain contre Sirisena, Wickremesinghe et Rajapakse. Le JVP a déclaré qu’il mobiliserait tous les éléments progressistes des factions concurrentes pour renforcer le « pouvoir du peuple ».

Le JVP a joué un rôle central dans l’élection présidentielle de 2005 de Rajapakse au pouvoir et était un partisan enthousiaste de sa reprise de la guerre raciste contre les LTTE et des attaques brutales contre les droits fondamentaux de la classe ouvrière et des masses opprimées. En 2010, le JVP s’est allié à l’UNP, soutenant la campagne présidentielle de l’ancien chef de l’armée, Sarah Fonseka.

Le JVP s’est à nouveau aligné avec l’UNP pour amener Sirisena au pouvoir en janvier 2015. Leur manifestation de demain vise à dissimuler les véritables problèmes qui sous-tendent la crise actuelle des élites dirigeantes et leurs préparatifs en vue de réprimer les luttes sociales et politiques naissantes de la classe ouvrière.

La classe ouvrière doit rejeter ces pièges et construire un mouvement socialiste, indépendant de toutes les fractions de la classe dirigeante, pour mener les masses rurales pauvres et opprimées dans la lutte pour une véritable alternative : un gouvernement ouvrier et paysan basé sur un programme socialiste.

(Article paru d’abord en anglais le 30 octobre 2018)

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