« Les migrants ne sont pas des criminels, nous sommes des travailleurs internationaux ! »

La caravane de migrants et la lutte pour unir la classe ouvrière internationale

Par Eric London
24 octobre 2018

La vaste caravane de migrants qui a quitté San Pedro de Sula (Honduras) pour les États-Unis le 13 octobre a attiré l’attention et le soutien de dizaines de millions de travailleurs et de personnes démunies en Amérique latine. Ce qui a commencé comme un petit groupe de plusieurs centaines de migrants voyageant ensemble pour des raisons de sécurité s’est développé en une manifestation politique transcontinentale de 7000 personnes pour l’égalité et les droits démocratiques.

Chaque jour, des millions de personnes regardent les chaînes d’information en espagnol du Mexique, d’Amérique centrale et des États-Unis qui retransmettent en direct des reportages sur la caravane. Elles suivent son parcours dans le sud du Mexique, où les habitants accueillent les migrants avec des délégations qui apportent de la nourriture, de l’eau et des vêtements et autres nécessités.

Les participants à la caravane ne se voient pas comme des victimes opprimées, mais comme des représentants confiants de la classe ouvrière. Face aux menaces du président américain Donald Trump et aux attaques violentes de la police mexicaine et guatémaltèque, leurs slogans « Les migrants ne sont pas des criminels, nous sommes des travailleurs internationaux ! » Résonnent dans une région décimée par la pauvreté, la violence et la corruption.

Les conditions dans le « Triangle du Nord » de l’Amérique centrale que ces travailleurs fuient sont toutes, à la base, le produit des crimes horribles commis par l’impérialisme américain dans la région pendant plus d’un siècle.

Au Guatemala, les États-Unis ont orchestré un coup d’État contre Jacobo Árbenz, élu démocratiquement, en 1954, installé le dictateur Castillo Armas et ouvert la voie à une guerre civile de 36 ans qui a duré de 1960 à 1996. Au début des années 1980, la dictature d’Efraín Ríos Montt appuyée par les États-Unis a perpétré de nombreux assassinats massifs d’ouvriers et de villageois pauvres, y compris un génocide calculé contre la population indigène maya, qui a fait des dizaines de milliers de morts.

Les habitants du Salvador voisin ont subi les horreurs de la guerre civile de 1979 à 1992, qui a fait près de 100 000 morts. L’armée américaine, utilisant la tactique de la terre brûlée qu’elle avait perfectionnée au Vietnam, a dirigé le gouvernement salvadorien qui a assassiné des dissidents comme l’archevêque Oscar Romero et a commis des atrocités comme le massacre du fleuve Sumpul, où les troupes ont tué 600 villageois qui se dirigeaient vers le Honduras.

Le Honduras a toujours servi de base de lancement par le passé pour les meurtres de masse dans la région. Tout au long des années 1980, les États-Unis ont formé des forces contra, paramilitaires, dans le pays et les ont déployées pour piller le Nicaragua après la révolution qui a renversé la dictature de Somoza soutenue par les États-Unis en 1979.

L’impérialisme a agi pour sécuriser les profits de sociétés américaines comme la United Fruit Company en supprimant les grèves et les rébellions des travailleurs et des paysans pauvres de la région. Les victimes se comptent en millions. Comme l’a dit l’ancien général militaire américain Smedley Butler : « J’ai aidé à violer une demi-douzaine de républiques d’Amérique centrale au profit de Wall Street. »

Bien que les noms des sociétés aient changé, la domination de l’impérialisme américain ne fait que s’intensifier. Le détesté président hondurien Juan Orlando Hernández est au pouvoir parce que son prédécesseur, Porfirio Lobo Sosa, a été installé à la suite d’un coup d’État soutenu par l’administration Obama qui a renversé le président démocratiquement élu Manuel Zelaya en 2009.

En 2014, la militante écologiste hondurienne Berta Cáceres a dénoncé la secrétaire d’État Hillary Clinton pour son rôle personnel dans l’orchestration du coup d’État. Le gouvernement soutenu par les États-Unis a assassiné Cáceres en mars 2016.

Comme conséquence de ce passé, l’Amérique centrale reste la région la plus inégalitaire au monde, la palme revenant au Honduras. Soixante-huit pour cent des Honduriens vivent dans la pauvreté et 44 % dans une pauvreté extrême.

Le président américain Donald Trump a promis d’utiliser l’armée pour empêcher les travailleurs manifestants d’entrer aux États-Unis, indiquant qu’il était prêt à massacrer les migrants s’ils tentaient de franchir la frontière comme ils l’ont fait au Guatemala et au Mexique.

Le parti démocrate a délibérément ignoré ces préparatifs dangereux. Dans un communiqué de presse publié samedi, les leaders démocrates du Congrès, Charles Schumer et Nancy Pelosi, ont déclaré que Trump « cherchait désespérément à changer de sujet, des soins de santé à la question de l’immigration » et a refusé de répondre aux menaces fascistes de Trump.

Bernie Sanders n’a même pas mentionné la promesse de Trump de sceller la frontière et de déployer l’armée dans un discours de trente minutes devant le candidat démocrate du Sénat Tammy Baldwin dans le Wisconsin hier. Comparé à la fureur hystérique des démocrates devant les allégations d’inconduite sexuelle, le silence des démocrates sur le sort des immigrés appauvris – y compris de nombreuses femmes fuyant la violence domestique, le viol et l’esclavage sexuel – met en lumière le caractère réactionnaire de la campagne #MeToo.

Ce silence a été aggravé par les organisations qui se disent socialistes et qui opèrent au sein du parti démocrate. Les Democratic Socialists of America (DSA) n’ont pas mentionné sur leur page Web les récentes attaques de Trump sur les immigrés, et ni le magazine Jacobin, aligné sur les DSA, ni le Socialist Worker de l’International Socialist Organization’s (ISO) n’ont publié d’article en première page sur l’immigration. Ce n’est que la dernière preuve du fait que ces organisations nationalistes pro-capitalistes n’ont rien à voir avec le socialisme.

Il est urgent que les travailleurs de toutes les nationalités reconnaissent dans cette caravane un régiment amical d’alliés de classe.

Sous le capitalisme, la vie de milliards de travailleurs est totalement subordonnée aux profits des grandes banques et entreprises. Balayés comme le sable par un coup de vent, des guerres, des dépressions ou des modifications des salaires et des prix des produits de base chassent des millions de travailleurs de leurs foyers, les arrachant de leurs familles et de leurs cultures et les forçant à rechercher la sécurité dans des endroits les plus éloignés du monde.

Malgré l’immense danger que risquent les immigrés, le processus d’immigration massive et la caravane en particulier ont des implications révolutionnaires.

La classe ouvrière prouve dans les faits en franchissant les barrières nationales en cortège à pied que la division de jure du monde en États-nations sous le capitalisme est incompatible avec les aspirations et les besoins matériels de milliards de travailleurs. En traversant à pied les frontières, la caravane prouve que les lois qui rendent l’immigration « illégale » constituent autant un obstacle au progrès de l’humanité que les lois qui légalisaient l’achat et la vente d’êtres humains en tant qu’esclaves.

Dans un essai de 1913 intitulé « Le capitalisme et l’immigration des travailleurs », Vladimir Lénine a expliqué :

« Nul doute que seule une extrême misère force les gens à quitter leur patrie, que les capitalistes exploitent de la façon la plus éhontée les ouvriers émigrés. Mais seuls les réactionnaires peuvent se boucher les yeux devant la signification progressiste de cette moderne migration des peuples. Il n’y a pas et il ne peut y avoir de délivrance du joug du capital sans développement continu du capitalisme, sans lutte des classes sur son terrain. Or, c’est précisément à cette lutte que le capitalisme amène les masses laborieuses du monde entier, en brisant la routine rancie de l’existence locale, en détruisant les barrières et les préjugés nationaux, en rassemblant des ouvriers de tous les pays dans les plus grandes fabriques et mines d’Amérique, d’Allemagne, etc. »

Les travailleurs américains doivent venir à la défense de leurs frères et sœurs du Sud. Le Parti de l’égalité socialiste demande :

• Passage sûr et entrée légale pour tous les participants de la caravane aux États-Unis

• Abolition des agences de police de l’Immigration et des fronières ICE et CBP et démantèlement de la région frontalière militarisée

• Libération immédiate de tous les immigrants détenus aux États-Unis

• Des emplois, des logements, des soins de santé et des possibilités d’éducation pour les participants de la caravane et tous les immigrants

• Un programme de plusieurs milliers de milliards de dollars afin de reconstruire l’Amérique centrale, financé par l’expropriation de la richesse des milliardaires américains

• Le droit pour tous les travailleurs de voyager en toute sécurité dans le monde entier sans crainte de harcèlement

(Article paru en anglais le 23 octobre 2018)