Kavanaugh, #MeToo et les politiques de colère de la petite-bourgeoisie

Par David Walsh
23 octobre 2018

Récemment, le New York Times a publié un article d'opinion de la journaliste Rebecca Traister intitulé «La fureur est une arme politique. Et les femmes doivent l'utiliser.» Il s'appuie sur les témoignages opposés de Christine Blasey Ford et du juge Brett Kavanaugh, le candidat de Donald Trump à la Cour suprême des États-Unis. Lors de l'audience du 27 septembre de la Commission judiciaire du Sénat, Ford a accusé Kavanaugh de l'avoir agressée sexuellement au début des années 1980.

L’article de Traister fait partie d’un ensemble de livres et d'articles portant sur un sujet semblable qui sont parus au cours des semaines et mois passés. Les livres comprennent Rage Becomes Her: The Power of Women's Anger de Soraya Chemaly, Fed Up: Emotional Labor de Gemma Hartley, Women and the Way Forward et celui de Traister, Good and Mad: The revolutionary Power of Women’s Anger.

Parmi les nombreux articles, certains d'entre eux, consacrés à la controverse Kavanaugh-Blasey Ford, sont: «Women, we must embrace our anger» de Clementine Ford, paru le 2 octobre dans le Sydney Morning Herald; «Why women's rage is healthy, rational and necessary for America» de Carlos Lozada, paru le 27 septembre dans le Washington Post; «Women's Rage Is the Most Powerful Engine of 2018» de Stephanie Zacharek, paru le 24 septembre dans Time; «Finally, angry women are the solution and not a problem – but we still have far to go» d’Emilie Pine, publié le 24 septembre dans le Guardian; et «All the Best New Books and Films Are About Female Anger» de Brianna Kovan, paru dans Elle le 10 septembre.

Les Democratic Socialists of America, d’ordinaire l'une des organisations libérales de gauche les plus tièdes et les plus modérées, ont annoncé une «semaine d'action» consacrée à l'effort d’«Arrêter Kavanaugh» sous le slogan «Unleash Your Fury» («Libérez votre rage»).

Le WSWS s'est opposé à la nomination de Brett Kavanaugh à la Cour suprême des États-Unis parce qu'il est un réactionnaire de bout en bout et représentant de l'oligarchie financière, un conspirateur contre les droits démocratiques et ennemi de la classe ouvrière.

Cependant, la campagne du Parti démocrate pour «Arrêter Kavanaugh» n'a rien de progressiste ou de «gauche» à ce sujet. Pour empêcher ce réactionnaire particulier d'entrer à la Cour suprême, les démocrates ont adopté les tactiques associées à extrême droite: avant tout, des atteintes à la présomption d'innocence et au droit à un procès équitable. Ils ont emprunté avec empressement les méthodes de la chasse aux sorcières sexuelle de #MeToo, qui a déjà gravement porté atteinte aux droits des personnes accusées de crimes ou simplement accusées de comportement «inadéquat» ou «inapproprié».

L'affaire Kavanaugh-Blasey Ford est devenue le moyen par lequel beaucoup de colère petite-bourgeoise a éclaté à travers le barrage de la respectabilité. En effet, l'argument est ouvertement avancé que la prétendue injustice de l'audience justifie et démontre la nécessité d'une telle rage.

Dans son article du New York Times, Traister affirme qu'en réaction au témoignage de Blasey Ford et à la contre-attaque républicaine, «les femmes étaient incandescentes de rage, de tristesse et d'horreur». Quelles femmes ? Chaque fois qu'un commentateur politique de l'establishment fait référence aux «femmes» en général, ou aux «hommes» en général, il s'agit bien sûr de personnes comme elle ou lui, c'est-à-dire d'autres petits-bourgeois.

En tout cas, Traister écrit que les femmes «se fâchaient d'une nouvelle manière, d'une manière publique, sans remords».

Et, en fait, il y a un noyau de vérité là-dedans. Les femmes comme Traister sont de plus en plus en colère. Pourquoi en est-il ainsi?

Tout d'abord, il faut souligner que cet appel à la «fureur» est associé à un virage distinct vers l'irrationnel dans les milieux politiques identitaires de la classe moyenne supérieure. Ces dernières années, et surtout au cours des 12 derniers mois, leurs partisans nous ont dit qu'il fallait «croire» les différentes femmes (et certains hommes) accusatrices. C'est-à-dire que la foi a été élevée au-dessus de la raison, une vision du monde essentiellement religieuse et mythique au-dessus d'une vision scientifique, l'irrationalisme au-dessus de la position que la vérité objective doit être soumise à une vérification empirique.

Des décennies et des décennies de dégénérescence intellectuelle sous-tendent une telle approche. Des tendances telles que le soi-disant marxisme occidental et l'école de Francfort, en la personne d'Herbert Marcuse et d'autres personnalités, ont mis l'accent sur les problèmes d'aliénation et de répression sexuelle au détriment du caractère central de l'exploitation de classe dans le capitalisme.

Le postmodernisme a effrontément promu l'irrationalisme et le subjectivisme philosophique, niant la possibilité de connaître le monde ou l'histoire de manière objective. Son rejet du «grand récit» de la lutte de classe et l'accent mis sur la «différence» et la «micropolitique» ont contribué à l’avènement de l'ère de la politique identitaire, obsédée par la race, la nationalité, l'appartenance ethnique, le genre et l'orientation sexuelle.

Un aspect de cet irrationalisme a été la réapparition et la légitimation du «mythe» dans les cercles de pseudo-gauche, conformément à l'opinion de Nietzsche: «Sans mythe, cependant, toute culture perd sa saine puissance créatrice naturelle: ce n'est qu'un horizon entouré de mythe qui complète l'unité d'un mouvement social».

En d'autres termes, il importe peu, dans de nombreux cas, de savoir si une allégation d’agression sexuelle est vraie dans les faits si elle se rapporte à des réalités supposées plus larges. L'une des meilleures expositions de ce point de vue a été offerte par la chroniqueuse Jessica Valenti du Guardian en 2014. En réponse au discrédit qu’accumulait rapidement l'histoire de Rolling Stone sur «Jackie», une jeune femme qui prétendait avoir été victime d'un viol collectif dans une fraternité de l'Université de Virginie, Valenti a offert ce titre et sous-titre «Qui est Jackie ? L'histoire de viol du Rolling Stone parle d'une personne, et je la crois: peu importe comment finira la frénésie du déni, il y a une raison pour laquelle les gens croient cette jeune femme: parce qu'il y a beaucoup trop de gens comme elle.»

Valenti a expliqué: « Je choisis de croire Jackie. Je ne perds rien en le faisant, même si on me prouve plus tard que j'ai tort, mais au moins, je pourrai encore dormir la nuit parce que j'ai soutenu une jeune femme qui a peut-être subi un traumatisme terrible.» Et plus loin: «Peu importe comment se termine l'histoire médiatique ou ce que nous apprenons, il y a une raison pour laquelle les gens ont cru et continuent de croire Jackie: il y a tant de gens – trop de gens – qui rapportent des attaques semblables.»

Et si, selon la logique des arguments de Valenti, quelqu'un était envoyé en prison pendant des années ou avait simplement vu sa vie ruinée dans un cas aussi fallacieux, ce serait apparemment un petit prix à payer pour défendre le principe: mais après tout, de telles choses arrivent !

Ce genre de pensée mythologique s'est profondément ancrée dans la vie politique américaine et se manifeste maintenant dans les activités et les déclarations des deux grands partis bourgeois, ainsi que dans les principaux médias.

Elle est à la fois profondément irrationnelle et antidémocratique. Le mouvement socialiste défend la rationalité et l'analyse objective comme base de l'activité politique. Ce n'est pas pour rien que la principale revue socialiste aux États-Unis à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle a été nommée Appeal to Reason (Appel à la raison).

Dans son ouvrage bien connu, Fascisme et grand capital (1936), l'écrivain de gauche Daniel Guerin explique: «Le socialisme est moins une religion qu'une conception scientifique. Il fait donc davantage appel à l'intelligence et à la raison qu'aux sens et à l'imagination. Le socialisme n'impose pas une foi à accepter sans discussion; il présente une critique rationnelle du système capitaliste et exige de chacun, avant son adhésion, un effort personnel de raison et de jugement. Il s'adresse plus au cerveau qu'à l'œil ou aux nerfs; il cherche à convaincre le lecteur ou l'auditeur calmement, et non pas à le saisir, à l'émouvoir, et à l'hypnotiser.»

Ni n’est l'appel à l'émotion des récents livres et articles consacrés à la «rage féminine» une sorte d'appel à la colère révolutionnaire contre le système existant. Après tout, Karl Marx a depuis longtemps rendu hommage à cette «haine de classe concentrée et consciente qui est la meilleure garantie d'un bouleversement social».

Dans le même ordre d'idées, Léon Trotsky, à la veille de la Révolution de 1905 en Russie, a insisté pour que tous les efforts soient faits pour «concentrer l'amertume, la colère, la protestation, la rage, la haine des masses, pour donner à ces émotions un langage commun, un but commun, pour unir, pour solidifier toutes les particules des masses, pour leur faire sentir et comprendre qu'ils ne sont pas isolés, que simultanément, avec le même slogan, sous le même drapeau et dans le même but, des particules innombrables surgissent partout. Si cette compréhension est atteinte, la moitié de la révolution sera déjà faite.»

Non, ce à quoi nous avons affaire n'a rien à voir avec cela. Le Parti démocrate a choisi la question des violences sexuelles présumées pour mobiliser sa «base» contre Kavanaugh, alors que les démocrates avaient précédemment déclaré qu'il était impossible de bloquer la candidature, pour des raisons politiques précises. Il n'est jamais venu à l'esprit du Parti démocrate qu'il devrait chercher à mobiliser la colère de la classe ouvrière de masse – la rage, si vous voulez – sur une base de classe et de progrès social. Ce genre de colère n'attire pas l'attention des démocrates et de leurs partisans dans les médias.

Un critique de Good and Mad, dans le Pacific Standard, note à juste titre que «Traister soutient que la rage fondée sur le sexe transcende les distinctions raciales, socioéconomiques, géographiques et générationnelles». C'est de la rage petite-bourgeoise, de la rage de l'exclusion sexuelle, de la rage d'ambitions contrariées. C'est l'indignation de la journaliste, de l'universitaire, de la responsable syndicale ou de l'administratrice dont les revenus se situent dans une fourchette à six chiffres, qui s'en prend à ceux qui gagnent «beaucoup d'argent», les individus, blancs et hommes pour la plupart, qui sont dans le club des 100 millions et du milliard de dollars.

Comme nous l'avons déjà souligné, Traister, Soraya Chemaly, Stephanie Zacharek de Time (qui nous informe que «si vous êtes une femme, il y a de fortes chances que vous ressentiez tellement de rage qu'il n'y a tout simplement pas assez d'heures dans la journée pour tout contenir») et compagnie ne sont pas si en colère que ça contre les crimes impérialistes américains en Irak, en Afghanistan, en Libye, en Syrie et au Yémen. Dans certains cas, elles sont ouvertement favorables. Traister s'est opposée à l'invasion de l'Irak, mais au cours d'une décennie, elle a réussi à se réconcilier avec Hillary Clinton, qui a voté pour cette opération meurtrière et a participé à une administration tristement célèbre pour ses frappes de drones et ses «listes d’assassinats», avant de devenir une ardente partisane lors des élections en 2016.

Pour ce groupe social, le sort de dizaines de millions de réfugiés, ou les conditions de vie des opprimés aux quatre coins du monde suscitent une fraction de la colère qui est provoquée par son propre sentiment de privation, d’avoir été lésé. Traister rejette avec condescendance les «frustrations compréhensibles» des hommes blancs de la classe ouvrière «de la Rust Belt» («la perte d'emplois et de statut, la pénurie de soins de santé abordables, le fléau de la drogue») comme un autre exemple de «la colère des hommes blancs».

Dans son livre, Traister explique: «Nous devons penser à ces choses – l'histoire et l'avenir – parce que nous sommes au milieu d'un moment potentiellement révolutionnaire: un moment où tous les torts ne seront pas réparés ou les erreurs corrigées. Mais un mouvement qui a le potentiel d'un grand changement en ce qui concerne qui a le pouvoir dans ce pays.» Elle ne parle pas de la prise du pouvoir par la classe ouvrière, mais d'un «changement» en faveur d'individus comme elle, qui se sentent semi-exclus des sièges les plus puissants de l'influence politique et économique.

Avec approbation, le même critique du Pacific Standard écrit, «En effet, les prévisions de Traister pourraient bien se réaliser lors des élections de mi-mandat de 2018. Selon le Center for American Women and Politics de l'Université Rutgers, 23 femmes se présentent aux élections au Sénat, 239 à la Chambre des représentants, 16 au poste de gouverneur et 26 au poste de lieutenant-gouverneur. De plus, 3386 femmes se présentent aux élections législatives de l'État. Ce sont des records dans toutes les catégories». Plus de femmes politiciennes, plus de femmes PDG, plus de femmes millionnaires et milliardaires – telle est la misérable perspective de ces éléments.

Il faut le dire clairement: la vie d'un mineur de charbon du Kentucky, d'un jeune homme sans emploi de l'Ohio, d'un homme d'âge moyen toxicomane de Pennsylvanie ou de pratiquement tous les membres de la classe ouvrière est cent fois plus lourde et oppressante que celle de Traister, Chemaly et tous leurs collègues riches. Il n’y a même pas de comparaison possible.

Encore une fois, c'est un signe de l'extraordinaire mouvement vers la droite de l'intelligentsia qu'on se sente même obligé de faire cette remarque, ce qui aurait été l'ABC au début des années 1970. La sympathie pour les pauvres et les opprimés en tant que classe sociale était encore répandue parmi les intellectuels et les artistes jusqu'à cette époque. Aujourd'hui, la majorité se réserve cette compassion presque exclusivement pour eux-mêmes.

L'appel à la «fureur» et à l'indignation, le passage à l'irrationalisme, l'accommodement avec les interventions impérialistes des «droits de l’homme», les méthodes et attitudes autoritaires et antidémocratiques et les niveaux extrêmes d'apitoiement et d'égocentrisme indiquent tous un nouveau tournant à droite de l'orientation politique des couches privilégiées de la petite-bourgeoisie. Nous ne parlons pas à la légère du relent de fascisme qui émane de telles positions.

(Article paru en anglais le 3 octobre 2018)