Les puissances américaine et européennes menacent le prince héritier saoudien après l’assassinat de Khashoggi

Par Alex Lantier
16 octobre 2018

De plus en plus de preuves que le prince héritier saoudien Mohammed Ben Salman a ordonné l’assassinat macabre du journaliste saoudien et contributeur au Washington Post Jamal Khashoggi, le 2 octobre, a déclenché une crise politique d’envergure mondiale.

Au cours du week-end, des responsables turcs ont de nouveau accusé l’Arabie saoudite d’avoir envoyé un escadron de la mort au consulat saoudien, armé d’une scie à os, assassiner et démembrer Khashoggi et de transporter sa dépouille hors de la Turquie. Le quotidien Sabah a écrit que la montre Apple de Khashoggi, synchronisée sur l’iPhone qu’il avait laissé avec sa fiancée turque Hatice Cengiz devant le consulat, a enregistré son meurtre : « Les moments où Khashoggi a été interrogé, torturé et assassiné ont été enregistrés à la mémoire de la Apple Watch ».

Les services de renseignement américains ont confirmé l’authenticité de ces enregistrements, probablement tirés de micros cachés par les services de renseignements turcs au consulat. Ils ont déclaré au Washington Post : « L’enregistrement vocal de l’ambassade expose ce qui est arrivé à Jamal après son entrée. On peut entendre sa voix et celles des hommes qui parlent arabe et l’on peut entendre comment il a été interrogé, torturé puis assassiné ».

Ces accusations contre le plus proche allié des États-Unis au Moyen-Orient, qui est également le plus grand exportateur de pétrole au monde au cœur du système financier mondial, révèlent la criminalité effrontée de toute l’aristocratie financière. Une réponse profondément contradictoire sous-tend la réponse officielle au meurtre de Khashoggi. Les hommes d’affaires et les politiciens américains et européens sont profondément liés au brutal régime saoudien, qui souscrit à la fois à la stratégie de guerre américaine au Moyen-Orient et au système financier capitaliste dans son ensemble.

Ils se rendent à la conférence « Davos in the Desert » prévue ce mois-ci dans la capitale saoudienne, Riyad. L’ancien Premier ministre britannique Tony Blair et le président français Nicolas Sarkozy ont assisté à la conférence. Le secrétaire américain au Trésor, Steven Mnuchin, le président-directeur général de JP Morgan Chase, Jamie Dimon, et le directeur général de la société d’investissement BlackRock, Lawrence Fink, figurent parmi les personnes que le magazine Barron a récemment couronnées du titre de « nouvelle conscience de Wall Street »

Alors que les participants à la conférence « hésitent à prêter leur nom ou leur prestige au rassemblement du prince héritier Mohammed », a rapporté le New York Times, les accusations de meurtre contre Riyad laissent « de nombreux financiers et responsables de la technologie dans une position extrêmement délicate. Certains ont réalisé des investissements de plusieurs milliards de dollars en Arabie saoudite ; d’autres gèrent des milliards de dollars d’argent saoudien. Ils veulent que l’argent coule à flots… »

Dans le même temps, cependant, un débat se dessine dans les capitales impérialistes sur l’occasion d’utiliser le meurtre de Khashoggi pour réclamer un changement de personnel au sommet du régime saoudien. Après que les sénateurs américains eurent menacé d’invoquer hier le Global Magnitsky Act, autorisant Washington à imposer des sanctions aux principaux responsables saoudiens, la Bourse saoudienne a plongé de 7 pour cent.

S’exprimant à la télévision CBS hier, Donald Trump a promis une « peine sévère » pour le meurtre « terrible et dégoûtant », tout en s’engageant à continuer d’armer l’Arabie saoudite jusqu’aux dents. Les Saoudiens « commandent du matériel militaire. Tout le monde voulait cet ordre », a déclaré Trump, ajoutant : « Je vous dis ce que je ne veux pas faire. Boeing, Lockheed, Raytheon, toutes ces sociétés. Je ne veux pas nuire aux emplois. Je ne veux pas perdre une commande comme cela. Et vous savez qu’il existe d’autres moyens de punir, pour utiliser un mot qui est assez dur, mais c’est vrai. »

« Il y a d’autres choses que nous pouvons faire qui sont très, très puissantes, très fortes et nous les ferons », a-t-il déclaré, sans préciser ce que cela signifiait.

Les ministères britannique, allemand et français des affaires étrangères ont publié une déclaration commune appelant à « Une enquête crédible est nécessaire pour établir la vérité au sujet de ce qui s’est passé et, le cas échéant, pour identifier les responsables de la disparition de Jamal Khashoggi et leur demander des comptes. Nous […] attendons du gouvernement saoudien qu’il fournisse des réponses complètes et détaillées. »

La monarchie saoudienne a répondu par une déclaration agressive soulignant son « rejet total de toute menace et toute tentative de la saper […] Le royaume affirme également que s’il est ciblé par quelque action que ce soit, il réagira par une action plus énergique. » L’Arabie saoudite fournissant d’importantes exportations de pétrole sur le marché mondial pour compenser la perte d’approvisionnement lorsque Washington réimpose des sanctions à l’Iran, la monarchie a mise en garde que l’Arabie saoudite : « joue un rôle efficace et vital dans l’économie mondiale. »

Turki Aldhakhil, responsable de la chaîne de télévision saoudienne Al Arabiya, a écrit un article menaçant que l’Arabie saoudite pourrait établir une alliance militaire avec la Russie, et réduire ses exportations de pétrole, faisant monter les prix du pétrole à plus de 100 dollars le baril et dévaster l’économie mondiale déjà en proie à la crise. Il a écrit : « La vérité est que si Washington impose des sanctions à Riyad, il poignardera sa propre économie à mort, même s’il pense ne poignarder que Riyad. »

Les menaces américaines et européennes sont totalement hypocrites et marquent une nouvelle étape dans leur campagne de décennies de guerres sanglantes, d’occupations et d’intrigues impérialistes au Moyen-Orient – l’Irak, la Syrie, l’Afghanistan – qui ont coûté dans leur ensemble la vie à des millions de réfugiés.

Ils ne s’y sont pas opposés quand le régime saoudien exécutait des centaines de personnes chaque année et attaquant férocement l’opposition politique des travailleurs. Cette année, Riyad a décidé de décapiter la militante politique Israa al-Ghomgham, âgée de 29 ans, son mari, Moussa al-Hachem et trois autres pour avoir organisé des manifestations pacifiques contre la monarchie. Cela n’a provoqué aucun changement observable dans la politique américaine ou européenne vis-à-vis de l’Arabie saoudite.

Sept ans après que les soulèvements de la classe ouvrière ont renversé les dictatures soutenues par les États-Unis en Tunisie et en Égypte, les puissances de l’OTAN sont unies à la famille royale saoudienne dans la crainte qu’elles éprouvent pour la classe ouvrière en Arabie saoudite et au-delà. Un ancien diplomate a sombrement déclaré au Washington Post que le Prince « Mohammed savait que si des emplois sérieux n’étaient pas trouvés pour la population jeune et très scolarisée de l’Arabie saoudite, et si l’économie, dominée par le pétrole, n’était pas diversifiée, « ils seraient condamnés ». »

Les États-Unis réclament un changement de personnel au sommet de la monarchie saoudienne afin de la renforcer contre l’opposition au pays, de rapprocher sa politique étrangère des intérêts américains et en particulier, de bloquer toute avancée de Riyad vers un rapprochement avec la Russie ou la Chine.

L’hypocrisie des tentatives visant à envelopper cet agenda ensanglanté dans la bannière frauduleuse des droits de l’Homme a été illustrée par l’article de John Brennan, ancien directeur de la CIA, sur le meurtre de Khashoggi dans le Washington Post, intitulé « Les États-Unis ne doivent jamais fermer les yeux sur ce genre d’inhumanité. »

Selon Brennan, la disparition de Khashoggi aurait « une signature professionnelle ou un assassinat, ce qui est inquiétant ». Citant sa longue expérience professionnelle avec des responsables saoudiens, Brennan a ajouté : « Je suis certain que si une telle opération se déroulait à l’intérieur d’une Mission diplomatique saoudienne contre un journaliste de haute visibilité travaillant pour un journal américain, il aurait fallu l’autorisation directe des plus hautes autorités de l’Arabie saoudite – le prince héritier. »

De qui se moque Brennan en prétendant être répugné par les signes « inquiétants » d’un assassinat ? S’il peut reconnaître les caractéristiques du meurtre commis par l’État, c’est parce que la CIA est le principal expert mondial en matière de torture et de meurtre. Ses milliers de meurtres par drones, de son réseau de prisons secrètes, de centres de torture, de son histoire sanglante, de coups et de provocations sont tristement célèbres sur le plan international, prouvant que la force la plus dangereuse au monde est l’impérialisme américain.

Sur la base de son indignation sélective, Brennan a présenté un plan de réaction au meurtre de Khashoggi avec une campagne contre le régime saoudien similaire aux menaces américaines contre la Russie.

Dans l’idéal, le régime saoudien punirait « les responsables », a écrit Brennan, mais s’il « n’avait pas la volonté ni la capacité, les États-Unis seraient obligés d’agir. Cela inclurait des sanctions immédiates contre tous les Saoudiens impliqués ; un gel des achats militaires américains en Arabie Saoudite ; suspension de toute coopération de renseignement de routine avec les services de sécurité saoudiens ; et une résolution du Conseil de sécurité des Nations Unies, parrainée par les États-Unis, condamnant le meurtre. Le message serait clair : les États-Unis ne fermeront jamais les yeux sur un comportement aussi inhumain, même lorsqu’ils sont perpétrés par des amis, car cette nation reste fidèle à ses valeurs. »

L’invocation grotesque par la CIA des « valeurs » américaines comme justification de l’intrigue américaine accrue au Moyen-Orient est absurde.

La tâche de régler le sort de la monarchie saoudienne aux mains pleines de sang appartient à la classe ouvrière et aux masses opprimées d’Arabie saoudite. Les intrigues de la CIA et des services de renseignement alliés, qui tentent d’organiser un changement du personnel dirigeant du régime saoudien, devraient pouvoir être prédites sans risque, ne feront que provoquer davantage de troubles économiques et d’effusion de sang.

(Article paru d’abord en anglais le 16 octobre 2018)