Alors que les preuves s’accumulent dans l’affaire Khashoggi

Trump rejette les appels de mettre fin aux ventes d’armes à la monarchie saoudienne

Par Jordan Shilton
15 octobre 2018

Alors que de plus en plus de preuves pointent vers le régime saoudien dans l’affaire de la torture et de l’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi au consulat Saoudien à Istanbul le 2 octobre, le président Donald Trump a sommairement rejeté les appels lancés aux États-Unis pour qu’ils interrompent leurs livraisons massives d’armes à Riyad.

Interrogé jeudi lors d’une conférence de presse sur la question de savoir si l’enlèvement et le probable meurtre du journaliste saoudien affecterait les ventes d’armes au gouvernement saoudien, M. Trump a déclaré : « Je n’aime pas l’idée de bloquer un investissement de 110 milliards de dollars aux États-Unis. Parce que vous savez ce qu’ils vont faire ? Ils vont prendre cet argent et le dépenser en Russie, en Chine ou ailleurs. »

Trump faisait allusion à un accord de vente d’armes américaines pour 110 milliards de dollars négocié par son administration avec Riyad l’année dernière, alors même que la monarchie saoudienne intensifiait sa guerre quasi génocidaire contre les rebelles Houthi au Yémen, utilisant les armes américaines et une assistance critique en matière de logistique et de renseignement fournie par Washington.

L’administration Trump a approfondi l’alliance des États-Unis avec l’Arabie saoudite, maintenue par les administrations républicaines et démocrates successives, au centre d’un effort visant à créer un front commun entre les monarchies pétrolières du Golfe, Israël et les États-Unis, afin d’isoler, de déstabiliser et de se préparer à une attaque militaire contre l’Iran.

Plus tôt jeudi, dans un entretien accordé à l’émission Fox & Friends, Trump a déclaré que des enquêteurs américains travaillaient avec des responsables saoudiens et turcs pour déterminer ce qui s’est passé concernant Khashoggi, mais il s’est empressé d’ajouter que les relations entre les États-Unis et Riyad étaient « excellentes ».

Mercredi, les dirigeants de la commission sénatoriale des relations extérieures ont envoyé une lettre bipartite à Trump l’invitant à imposer des sanctions au gouvernement saoudien et invoquant la loi Magnitsky de 2016, qui donne à l’exécutif 120 jours pour décider de sanctionner des responsables étrangers réputés avoir violé les droits de l’Homme.

L’évident assassinat de Khashoggi, un chroniqueur bien connecté du Washington Post et ancien initié du régime saoudien, a exacerbé les divergences tactiques latentes au sein de l’establishment de la sécurité nationale aux États-Unis, liées aux éloges dithyrambiques de Trump pour ce régime despotique, et au rôle joué par les États-Unis dans le massacre de civils et le désastre humanitaire infligé au Yémen. Parallèlement, les médias, les grandes entreprises et les politiciens des deux partis cherchent à se démarquer du régime saoudien et à dissimuler leurs liens de longue date avec celui-ci.

CNN a rapporté vendredi que les autorités turques ont des preuves audio et visuelles confirmant que Khashoggi avait été assassiné à l’intérieur du consulat, qu’il était venu pour obtenir des papiers de divorce avant d’épouser sa fiancée turque. Une source proche de l’enquête turque sur la disparition de Khashoggi a déclaré que les éléments de preuve prouvaient qu’il y avait eu une agression et une lutte à l’intérieur. Ils ont décrit la nature des preuves comme « choquante et répugnante ».

« Vous pouvez entendre sa voix et celle d’autres hommes qui parlent arabe », a déclaré une source au Washington Post. « Vous pouvez entendre comment il a été interrogé, torturé et puis assassiné. »

La Turquie et l’Arabie saoudite ont également annoncé vendredi qu’elles mèneraient une enquête conjointe. Bien que le président turc Recep Tayyip Erdogan ait fortement suggéré que Riyad soit responsable de la mort de Khashoggi, il a évité d’accuser publiquement l’Arabie saoudite.

Auparavant, il a été rapporté qu’un commando composé de 15 agents des services de renseignement saoudiens serait arrivé à Istanbul le jour de la disparition de Khashoggi et serait parti peu après. Parmi eux se trouvait un expert en autopsies qui aurait été équipé d’une scie à os. Selon certaines informations, le cadavre de Khashoggi aurait été démembré avant d’être enlevé du consulat.

L’assassinat de Khashoggi est une nouvelle expression du mépris total du droit international dans un contexte de crise capitaliste de plus en plus grave. Cela reflète non seulement le caractère impitoyable du régime saoudien, mais également celui de son principal soutien, l’impérialisme américain, qui a renforcé Riyad comme un allié régional clé dans sa volonté de garantir une domination incontestée sur le Moyen-Orient.

Washington a adopté la politique d’assassinats par drones initiée par Israël et l’a appliquée à une échelle sans précédent, tuant des milliers de civils en Afghanistan, au Pakistan, en Libye, en Somalie et dans d’autres pays. Il a donné son aval aux tirs d’Israël visant à tuer des Palestiniens non armés manifestant à la frontière entre Gaza et Israël, entraînant la mort de centaines d’hommes, de femmes et d’enfants au cours des six derniers mois.

Les gouvernements successifs des États-Unis, dirigés par les démocrates et les républicains, ont envoyé des milliards de dollars en fournitures militaires et en aide à Riyad, l’un des principaux clients de Washington dans le domaine des exportations d’armes. Nombre de ces armes ont été utilisées pour réprimer tout signe d’opposition sociale au régime totalitaire en Arabie saoudite et pour continuer le bain de sang au Yémen.

L’une des entreprises les mieux rémunérées représentant le régime saoudien à Washington est liée aux Clinton. Le Glover Park Group, qui reçoit 150 000 dollars par mois de la famille royale, a été créé par d’anciens responsables de l’administration Clinton.

Dans une tentative de limiter les dégâts, des sections de la classe dirigeante cherchent maintenant de manière hypocrite à se démarquer de Riyad et appellent à une ligne plus dure. Plusieurs personnalités du monde des affaires et des médias, y compris le New York Times, CNN, Bloomberg et le Financial Times ont annoncé leur intention d’annuler leur participation à une conférence sur l’investissement sous les auspices du prince héritier Mohammed bin Salman programmée plus tard ce mois-ci.

Les PDG de JPMorgan Chase et du Blackstone Group, l’une des plus grandes sociétés d’investissement au monde, et le secrétaire au Trésor, Steven Mnuchin, ont confirmé leur intention d’assister à la réunion, baptisée « le Davos dans le Désert ».

La principale crainte dans ces cercles est que la démonstration de sauvagerie éhontée dans l’affaire Khashoggi entravera leurs efforts pour dissimuler leurs objectifs impérialistes au Moyen-Orient et ailleurs sous la couverture du souci des « droits de l’Homme » et de la « démocratie ». Ils craignent également que l’assassinat de Khashoggi et d’autres actes brutaux puissent alimenter l’opposition populaire à la Maison des Saoud et à ses patrons impérialistes, à la fois en Arabie saoudite et à l’échelle internationale.

Des milliards de dollars en investissements sont en jeu. Selon l’Agence générale des investissements d’Arabie saoudite, les investissements américains dans le royaume s’élèvent à environ 55 milliards de dollars. En 2017 seulement, alors que le prince Mohammed bin Salman commençait sa soi-disant campagne de modernisation, 16 nouvelles entreprises américaines sont entrées sur le marché saoudien avec des projets évalués à environ 100 millions de dollars.

Alors que les États-Unis sont le principal sponsor de Riyad, les alliés apparents de Washington en Europe sont également profondément impliqués dans le soutien à la dictature. La Grande-Bretagne, la France et l’Allemagne ont tous vendu des armements d’une valeur de plusieurs milliards de dollars à l’Arabie saoudite. Et ces ventes ont connu une augmentation notable pendant la guerre de trois ans et demi au Yémen.

Après s’être récemment réconcilié avec Riyad suite à un différend au sujet de la campagne de ce denier contre le Qatar, le gouvernement allemand est resté relativement discret sur l’affaire Khashoggi, affichant seulement des déclarations d’inquiétude banales. Lors d’une apparition conjointe avec son homologue saoudien en marge de l’Assemblée générale des Nations Unies, une semaine avant la disparition de Khashoggi, le ministre allemand des affaires étrangères, Heiko Mas, a salué l’Arabie saoudite comme un pays jouant « un rôle important pour la paix et la stabilité dans la région et le monde. »

(Article paru en anglais le 14 octobre 2018)