Combien de gens mourraient dans une guerre entre les États-Unis et la Russie ?

Par Andre Damon
22 février 2017

La classe dirigeante américaine est empêtrée dans un féroce conflit interne centré sur les questions de politique étrangère et de guerre. Le Parti démocrate, avec une partie des républicains et la plupart des médias, mène une campagne hystérique contre Donald Trump sur son attitude supposément conciliatrice envers la Russie et son président, Vladimir Poutine. Ces forces servent de fer de lance aux services de renseignement, qui sont déterminés à empêcher tout recul de la politique de confrontation agressive avec Moscou effectuée par le gouvernement Obama.

Trump, quant à lui, parle au nom d’éléments de l’élite dirigeante et de l’État qui considèrent l’Iran et la Chine comme les cibles les plus immédiates pour les provocations et les préparatifs de guerre américains, et qui voudraient donc modérer pour l’instant le conflit avec la Russie afin de la séparer de Téhéran et Pékin.

Il n’y a pas une once de contenu démocratique de part et d’autre de cette lutte entre factions réactionnaires et belliqueuses de l’impérialisme américain. Les démocrates, cependant, cherchent à utiliser des allégations sans fondement d’ingérence de la Russie dans les élections de 2016 pour détourner l’opposition populaire à l’administration Trump et l’enrôler dans la marche vers la guerre avec la Russie.

Pendant des mois, les unes des principaux journaux ont claironné des « nouvelles », basées sur les déclarations attribuées à des fonctionnaires anonymes, sur l’ingérence supposée de la Russie dans les affaires politiques des États-Unis et d’autres pays. Des chroniqueurs dont les articles sont repris au niveau national ont dénoncé Poutine comme un dictateur, un tyran et un meurtrier résolu à dominer l’Europe et saboter la démocratie américaine.

Les membres du Congrès ont déclaré que l’intervention alléguée de la Russie dans les élections américaines était un « acte de guerre » (selon John McCain) et ont promis de « botter le cul de la Russie » (Lindsey Graham).

Cette campagne se déroule dans le contexte d’un important renforcement de forces militaires américaines et de l’OTAN – des troupes, des chars, des armes lourdes – à la frontière occidentale de la Russie et d’une escalade militaire imminente en Syrie où des milices rebelles soutenues par les États-Unis combattent les forces du gouvernement syrien soutenues par les troupes iraniennes ainsi que les avions de combat et les conseillers militaires russes.

Que ce soit dans les pays baltes ou au Moyen-Orient, les conditions sont présentes pour un affrontement entre les forces américaines et russes, même involontaire, déclenchant une guerre à grande échelle entre les deux pays disposant des plus grands arsenaux d’armes nucléaires.

Pourtant, ni les médias ni les politiciens qui réclament une position plus agressive envers Moscou ne discutent des conséquences qu’auront leur politique, et encore moins des conséquences probables d’une guerre entre les États-Unis et la Russie.

Combien de personnes mourraient dans une telle guerre ? Quelles sont les chances que cela implique l’utilisation d’armes nucléaires ? Sur ces questions de vie ou de mort, les commentateurs et les politiciens, qui rabâchent sans cesse au sujet de la supposée mollesse de Trump envers Poutine, sont silencieux.

Dans les coulisses, cependant, les agences de renseignement et le Pentagone, ainsi que leurs acolytes des groupes de réflexion géostratégiques, sont engagés dans des discussions intenses et une planification détaillée fondée sur la possibilité, voire inéluctabilité, d’une guerre majeure avec la Russie. Des plans et des moyens concrets sont en cours de préparation pour mener et « gagner » une telle guerre, y compris par l’utilisation d’armes nucléaires.

Il n’y a pas à chercher loin pour trouver les gens qui sont les têtes pensantes de la planification de la guerre. Hier, le président Trump a nommé le lieutenant-général H.R McMaster, un stratège de l’armée, comme nouveau conseiller à la sécurité nationale.

Le choix de McMaster est largement considéré comme une concession aux critiques anti-russes de Trump dans l’establishment politique et de renseignement. Il est le principal acteur d’un projet intitulé Russia New Generation Warfare Study (Étude sur les guerres de nouvelle génération contre la Russie), dont les participants ont fait des voyages répétés sur les champs de bataille de l’Ukraine orientale pour étudier les capacités militaires de la Russie et concevoir des stratégies et des systèmes d’armes pour les vaincre. McMaster a appelé les États-Unis à se préparer à la guerre conventionnelle de haute intensité avec la Russie, impliquant non seulement les systèmes de missiles à longue portée et les avions furtifs, mais aussi des combats « de proximité ».

Au-delà de la guerre conventionnelle, les stratèges des groupes de réflexion américains discutent de ce qu’il faudrait pour « gagner » une guerre nucléaire. Le Centre d’évaluation stratégique et budgétaire (CSBA) a récemment publié un rapport de 140 pages intitulé « Préserver l’équilibre : une stratégie américaine de défense de l’Eurasie », qui traite de cette question en détails. Le CSBA est dirigé par Andrew Krepinevich, l’auteur du rapport, et son Conseil d’administration comprends des personnalités tels que l’ancien sous-secrétaire de l’Armée Nelson Ford, l’ancien directeur de la CIA James Woolsey et le général à la retraite Jack Keane.

« Il est nécessaire de repenser le problème d’une guerre nucléaire limitée où les États-Unis participent directement, ou entre d’autres partis mais dans laquelle les États-Unis ont un intérêt majeur pour leur sécurité », écrit Krepinevich. « Contrairement à l’apocalypse mondiale envisagée dans le sillage d’un échange nucléaire entre superpuissances pendant la guerre froide, il y aura très probablement un monde fonctionnel après une guerre entre des puissances nucléaires mineures, ou même entre les États-Unis et un Iran ou une Corée du Nord dotés d’armes nucléaires. Les forces américaines doivent donc être prêtes à répondre à toute une série de contingences de guerre stratégique le long de la périphérie eurasienne ».

Dans un rapport antérieur intitulé « Repenser l’Armageddon », Krepinevich a soutenu que l’utilisation d’un « petit nombre » d’armes nucléaires sur le champ de bataille devrait faire partie des réponses appropriées d’un président américain aux menaces classiques de la Russie.

Pendant la guerre froide, l’utilisation « limitée » des armes nucléaires a été considérée comme une invitation à un échange nucléaire à grande échelle et à la destruction de la planète. Actuellement de telles discussions sont considérées comme « respectables » et prudentes.

Ces plans sont traduits concrètement dans l’arsenal militaire américain. Les États-Unis sont actuellement en plein dans un programme de modernisation des armes nucléaires pour mille milliards de dollars dont la commande fut passée sous Obama. Ce programme se concentre sur l’acquisition d’armes nucléaires plus petites et plus susceptibles d’être utilisées au combat. Toutefois, le Conseil des sciences de la défense, un comité chargé de conseiller le Pentagone, a récemment demandé à l’administration Trump de faire plus pour développer des armes appropriées pour une « option nucléaire sur mesure pour une utilisation limitée ».

Quel serait le taux de mortalité humaine d’un tel échange ? De nombreux jeux de guerre du Pentagone, menés pendant la guerre froide, ont conclu que l’utilisation « limitée » des armes nucléaires causerait non seulement des millions de victimes civiles, mais progresserait rapidement en un véritable échange nucléaire qui détruirait de grandes villes.

Un jeu de guerre de 1955 intitulé Carte Blanche, qui répondait à une invasion russe du territoire allemand par l’utilisation d’un « petit » nombre d’armes nucléaires sur le champ de bataille, concluait à la mort immédiate de 1,7 million d’Allemands, plus 3,5 millions de blessés, et des millions de morts supplémentaires provoquées par les radiations.

Dans un jeu de guerre de 1983 nommé Proud Prophet, l’OTAN lançait une première frappe nucléaire limitée sur des cibles militaires soviétiques. Mais plutôt que de reculer, l’URSS lançait une riposte nucléaire à grande échelle, incitant les États-Unis à répondre de la même manière. En fin de compte, il concluait à la mort d’un demi-milliard de personnes et à la fin de la civilisation européenne.

Des études plus contemporaines ont montré des résultats aussi désastreux. Un rapport de 2007 de l’Association internationale des Médecins pour la Prévention de la Guerre a suggéré qu’un échange nucléaire « limité » pourrait conduire à la mort de plus d’un milliard de personnes, principalement en raison des effets à grande échelle sur le climat. L’Académie nationale des sciences des États-Unis a conclu qu’une « guerre nucléaire à grande échelle » mènerait directement à la mort de jusqu’à quatre milliards de personnes.

L’éruption d’une telle guerre provoquée par les pyromanes nucléaires qui sont à la tête du capitalisme américain en crise est un danger bien réel et actuel. En fait, comme l’indique la campagne anti-russe à la McCarthy, en l’absence de l’intervention indépendante et révolutionnaire de la classe ouvrière aux États-Unis et dans le monde, c’est une fatalité.

Telle est la criminalité et l’insouciance de l’élite dirigeante américaine et de ses représentants politiques des deux grands partis américains. L’escalade de la guerre est une conspiration des élites, dans laquelle la grande masse de l’humanité doit être traînée et sacrifiée.

Quiconque doute que la classe dirigeante américaine soit capable de tels actes devrait regarder son historique. Les États-Unis ont lancé des bombes nucléaires, qui seraient aujourd’hui considérées comme « à faible rendement » et même « tactiques » sur les villes japonaises d’Hiroshima et de Nagasaki, uniquement pour servir de mise en garde à l’Union soviétique. Truman et ses comparses ont tué plus de 100 000 personnes le jour où les bombes ont été larguées et 100 000 autres sont mortes d’empoisonnement radioactif au cours des quatre mois qui ont suivi.

Aujourd’hui, les États-Unis sont confrontés à des défis économiques et géopolitiques beaucoup plus importants que ceux d’une période antérieure, ils agiront d’autant plus impitoyablement et témérairement.

Le mouvement croissant d’opposition au gouvernement Trump doit être immunisé contre tous les efforts du Parti démocrate pour y introduire avec le virus des va-t-en-guerre impérialistes. Les protestations en cours, contre le cabinet de milliardaires assemblé par Trump, ses attaques contre les immigrés et contre les droits démocratiques, ne sont que l’annonce d’un mouvement de la classe ouvrière. Il est nécessaire d’armer politiquement ce mouvement naissant du programme de l’internationalisme socialiste et de la conscience du fait que la lutte contre la guerre et la dictature est la lutte contre le capitalisme.

(Article paru en anglais le 21 février 2017)