Les armées américaine et russe se rencontrent alors que le danger de guerre monte en Syrie

Par Bill Van Auken
16 octobre 2015

Des militaires américains et russes ont organisé une troisième série de vidéoconférences mercredi pout tenter de forger un accord qui permettrait d'empêcher des affrontements accidentels entre leurs avions de combat au-dessus de la Syrie. 

Lors d'un incident samedi dernier, des chasseurs américains et russes s'étaient rapprochés à quelques kilomètres de distance les uns des autres dans l’espace aérien syrien, selon le Pentagone.

« Le contact visuel a eu lieu », a déclaré le colonel Steve Warren, un porte-parole de l’armée américaine à Bagdad. « Tous les pilotes se sont conduits de manière appropriée et tous vaquaient à leurs occupations. Mais c'est dangereux, non ? ... Il y aura toujours un risque s’il y a des acteurs non coordonnés dans l’espace de bataille. »

Selon le ministère de la Défense russe, « les positions se sont rapprochées sur les dispositions clés » d’un commun accord sur les opérations, mais un accord n’est encore pas atteint.

Ces vidéoconférences sont tenues à la place de négociations plus larges et de plus haut niveau proposées par Moscou, mais rejetées par Washington.

Le Président russe, Vladimir Poutine, a déclaré mardi qu’il avait proposé d'envoyer une délégation dirigée par le Premier ministre Dmitri Medvedev, avec de hauts responsables civils et militaires, à Washington afin d'établir une coordination plus étroite des activités américaines et russes en Syrie, mais que les responsables américains ont rejetés de tels pourparlers.

« Certains de nos partenaires semblent avoir de la bouillie pour des cerveaux », a dit Poutine. Selon lui, Moscou a réagi aux accusations américaines qu'il bombarde des milices syriennes « modérées », non pas l’ennemi commun supposé, l’État islamique (EI), en demandant que le Pentagone fournisse les coordonnées des zones que « nous ne devrions pas cibler », mais n’avait reçu aucune réponse.

Une porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères, Maria Zakharova, a attaqué les avertissements de Washington quant aux frappes aériennes russes contre les positions de « l’Armée syrienne libre », une force d’opposition soi-disant « modérée ». Selon elle, le refus des États-Unis de fournir des renseignements sur l’emplacement de ces forces conduit à la conclusion inévitable que c'est « une organisation fantoche dont on parle beaucoup sans qu’elle ne soit jamais vue. »

La situation est extrêmement tendue car, sous le prétexte commun de combattre l’EI et le « terrorisme », l'impérialisme américain et le régime russe poursuivent des objectifs diamétralement opposés. L’objectif fondamental de Washington est celui qu'il poursuit depuis qu'il a rejoint l'Arabie Saoudite, au Qatar et à la Turquie pour instiguer la guerre civile syrienne : renverser le régime du président Bachar al-Assad. Il veut imposer un gouvernement fantoche en Syrie afin d'imposer son hégémonie au Moyen-Orient, riche en pétrole.

La Russie, par contre, a lancé ses bombardements il y a deux semaines afin de soutenir Assad et éviter la perte de son seul allié au Moyen-Orient et de son unique base militaire en dehors de l’ancienne Union soviétique, la base navale méditerranéenne à Tartous en Syrie.

Si Washington critique la Russie sans dire quelles cibles la Russie ne devrait pas frapper, c'est parce que sa stratégie dépend d'un secret inavouable : elle se fonde sur le Front al-Nusra, la filiale d’al-Qaïda en Syrie, et sur d'autres milices sectaires armées et financées par la CIA, l’Arabie Saoudite, le Qatar et la Turquie, comme truchements pour renverser Assad.

La Russie a bombardé ces forces à plusieurs reprises, et fournit un appui aérien pour une vaste contre-offensive gouvernementale syrienne, visant à refouler les milices islamistes de la ville du nord d’Hama, ainsi que de la campagne de Damas et des provinces d'Idlib et de Lattaquié.

L'inquiétude grandit dans les milieux diplomatiques que la proximité entre des opérations américaines et russes mutuellement hostiles pourrait déclencher un affrontement armé entre les deux plus grandes puissances nucléaires du monde. Ce mercredi le ministre allemand des Affaires étrangères Frank-Walter Steinmeier a lancé un avertissement frappant, la veille d’un voyage de quatre jours en Iran, en Arabie saoudite et en Jordanie.

Steinmeier a dit vouloir « mettre en garde d’urgence les États-Unis et la Russie de ne pas s’engager militairement d’une manière qui pourrait conduire à un conflit. » Selon lui, le but de son voyage était de « faire le pont entre l'Iran et l'Arabie saoudite, pour qu'à la fin, nous puissions obtenir que tous les partenaires régionaux nécessaires s’assoient à la même table. » L’Arabie saoudite a été un bailleur de fonds principal de l'opposition en Syrie, alors que l’Iran est le plus proche allié d'Assad.

Les commentaires de Steinmeier reflètent les divisions croissantes entre Berlin et Washington sur le dossier syrien. Les États-Unis ont cherché, à plusieurs reprises, à exclure l’Iran de toute discussion sur la Syrie, mais la crise qui frappe la politique américaine dans la région ouvre des divisions croissantes au sein de l’OTAN.

Les plus spectaculaires sont celles impliquant la Turquie, qui a rejoint ostensiblement la guerre contre l'EI, offrant des bases aériennes turques pour des frappes américaines en Syrie, tout en envoyant ses propres avions bombarder des cibles kurdes en Irak et en Syrie. Washington a d'abord signalé son soutien, en affirmant que la Turquie répondait aux attaques « terroristes » du PKK (Parti des travailleurs kurdes).

En même temps, cependant, Washington a cherché à utiliser des unités de protection du peuple kurde (YPG) en Syrie, en tant que forces terrestres pour attaquer l’EI, y compris dans une offensive prévue contre Raqqa, la ville syrienne qui sert de la capitale de facto de l'EI.

Les 50 tonnes d’armes et de munitions que le Pentagone a parachutées en Syrie au début de cette semaine auraient été destinées à l’YPG et d'autres forces arabes avec lesquelles elle s'est alliée.

Le YPG et son bras politique, le Parti de l'unité démocratique (PYD), sont alignés avec le PKK en Turquie. Ils ont également exprimé leur soutien aux bombardements russes.

Pour compliquer encore la situation déjà volatile en Syrie, le gouvernement turc a appelé mercredi à la fois aux États-Unis et les ambassadeurs russes afin de les mettre en garde contre tout appui aux forces kurdes en Syrie contre l’EI.

« Nous position est claire. Cette position a été transmis aux États-Unis et la Fédération russe, » a déclaré le Premier ministre turc, Ahmet Davutoglu à la télévision. « La Turquie ne peut accepter une quelconque coopération avec les organisations terroristes qui ont fait la guerre contre elle. »

« Tout comme les États-Unis et d’autres alliés amicaux luttent contre des groupes liés à Al-Qaïda, la Turquie luttera avec détermination contre le PKK et ses affiliés, » a ajouté M. Davutoglu.

La Turquie, qui a été l'un principaux bailleurs de fonds des milices islamistes en Syrie, a maintes fois pressé pour l’imposition d’une « zone d'exclusion aérienne » sur une bande de territoire syrien le long de la frontière turque, afin de l’utiliser comme couverture pour attaquer les forces kurdes et les chasser de la frontière.

Ankara et Washington risquent aussi une collision: des chasseurs turcs pourraient bombarder des forces kurdes en Syrie auxquelles des chasseurs américains fournissent un soutien aérien. 

(Article paru d'abord en anglais le 15 octobre 2015)