Le SPD et les Verts allemands défendent la surveillance de masse

Par Christoph Dreier
17 juillet 2013

Après la visite aux États-Unis du ministre allemand de l’Intérieur, le Parti social-démocrate allemand (SPD) et les Verts ont accusé le gouvernement de négliger les intérêts économiques allemands par rapport à l’affaire d’espionnage de l’Agence nationale de sécurité américaine (NSA) et de céder devant les États-Unis. La surveillance de masse de la population bénéficie toutefois de l’appui des partis d’opposition.

Le ministre de l’Intérieur, Hans-Peter Friedrich (Union chrétienne-sociale, CSU), s’était rendu la semaine passée aux États-Unis pour s’entretenir avec le vice-président Joe Biden et le ministre américain de la Justice, Eric Holder, au sujet de la surveillance des appels téléphoniques et des données sur internet en Allemagne. Le lanceur d’alerte, Edward Snowden a révélé, entre autres, qu’en Allemagne 500 millions de communications au moins sont interceptées et stockées tous les mois par la NSA.

Lors d’une conférence de presse vendredi à Washington, Friedrich a proposé son total soutien aux États-Unis et a défendu la surveillance d’une grande part de la population. Selon Friedrich, ses partenaires américains lui ont dit que la surveillance exhaustive avait empêché cinq attentats terroristes en Allemagne. Il a dit que parce que les «activités opérationnelles des services secrets» étaient impliquées il ne fallait pas attendre de renseignements supplémentaires quant à l’ampleur et aux objectifs de la surveillance.

Les représentants du SPD et des Verts, qui sont présentement occupés à mener une campagne électorale pour les législatives et qui espèrent former le gouvernement le 22 septembre, ont critiqué Friedrich et qualifié les résultats de son voyage de «plaisanterie» et de «pure dérision». La tête de liste des candidats des Verts, Jürgen Trittin, a dit à la chaîne de télévision ZDF que Friedrich avait «purement et simplement échoué.»

Dans une tribune parue dans le quotidien berlinois Tagesspiegel, le candidat à la chancellerie, Peer Steinbrück, a reproché à la chancelière Angela Merkel d’avoir violé le serment prêté lors de son entrée en fonction, et qu’elle n’avait pas réussi à éviter que des dommages soient causés à la population allemande, en particulier le «danger d’espionnage économique et politique», a précisé Steinbrück. «La précipitation avec laquelle le ministre de l’Intérieur Friedrich s’est laissé berner par les maigres explications reçues du gouvernement américain durant son “voyage de collecte d’informations” à Washington a moins à voir avec l’amitié qu’avec l’obéissance.»

Trittin est revenu sur cette critique en déclarant à Spiegel Online : «Bien sûr, il faut coopérer avec les Américains dans certains domaines,» a-t-il dit. «Mais il y a des limites. Et elles s’arrêtent là où commence une surveillance totale. On ne peut pas espionner notre économie. Et il faut protéger notre propriété intellectuelle.» Pour ce faire, il a réclamé la formation d’une commission spéciale de l’Office fédéral de la police criminelle (BKA) en proposant que «toute la panoplie de la coopération avec les Américains soit examinée.»

Le gouvernement SPD-Verts qui était au pouvoir en Allemagne de 1998 à 2005 s’était opposé aux États-Unis par rapport à la guerre en Irak, par exemple, a dit Trittin, même si Washington «ne l’avait pas apprécié.» D’autres membres du parti des Verts ont demandé la mise en place d’une commission d’enquête parlementaire.

Le président du SPD, Sigmar Gabriel, a truffé de quelques mots relatifs aux droits civiques son appel en faveur de la défense des intérêts des entreprises allemandes. Il a considéré que «les valeurs fondamentales de notre société» étaient détruites du fait de la surveillance conjointe des entreprises et de l’État, a remarqué Gabriel à Spiegel Online. Dans ces circonstances, «la protection de l’individu» n’existe que sur le papier.

L’hypocrisie de ces déclarations est évidente. Le SPD, tout comme les Verts, sont les principaux responsables des attaques menées contre les droits démocratiques et l’accroissement de la surveillance en Allemagne. Leurs protestations actuelles expriment les craintes d’une section de l’élite des affaires et de la finance qui voient leurs intérêts menacés par la surveillance américaine. Ils réagissent en étendant leur propre capacité de contrôle et en multipliant leurs attaques contre la population en général.

L’expert de la politique intérieure, Michael Harmann, SPD, s’est prononcé très clairement en faveur d’une surveillance plus pointue du trafic internet par les services de renseignement allemand BND. «L’Allemagne a un énorme retard à rattraper dans le domaine de la surveillance d'internet,» a dit Hartmann au journal Berliner Zeitung. C’est pourquoi il est important de «mettre à la disposition les moyens nécessaires pour que le BND soit à la hauteur.»

Le SPD a appuyé la décision du gouvernement conservateur de ne pas accorder à Snowden l’asile en Allemagne, et Trittin s'y oppose lui aussi. Lorsque le magazine Der Spiegel a déclaré que l’ancien ministre de l’Intérieur SPD-Verts, Otto Schily, n’aurait probablement pas accepté d’accorder l’asile à quelqu’un comme Snowden, Trittin a été d’accord en précisant qu’il refuserait lui aussi d’octroyer l’asile. «Je préconise un permis de séjour parce que cela correspond aux intérêts politiques de l’Allemagne,» a-t-il dit lors de l’entretien avec Tagesspiegel. Contrairement au statut de réfugié, un tel permis pourrait être retiré à tout moment.

Quand le SPD et les Verts étaient au gouvernement, ils avaient instauré de soi-disant «mesures de sécurité» afin de perpétrer des attaques fondamentales contre les droits démocratiques de la population. Elles légalisaient l'interception des télécommunications et la localisation des téléphones portables ainsi que le stockage de toutes les données internet par les services secrets. De toute l’histoire de l’Allemagne d’après-guerre, le SPD est le parti qui a promulgué le plus grand nombre de lois concernant la surveillance.

La collaboration avec les agences américaines du renseignement est bien plus intensive que Trittin ne veut nous le faire croire. Au sein du Conseil de sécurité de l’ONU, le gouvernement SPD-Verts avait en effet voté contre l’invasion de l’Irak, mais il collaborait tout de même étroitement avec les troupes américaines, notamment sur le plan du renseignement. Il est probable que la coopération des services secrets allemands avec la NSA concernant la surveillance de masse de la population remonte à l’époque du gouvernement SPD-Verts.

L’ancien ministre des Affaires étrangères et actuel président du groupe parlementaire SPD du Bundestag, Frank-Walter Steinmeier, était à cette époque à la tête de la chancellerie et était donc responsable des services de renseignement. Il est par conséquent impossible qu’il n’ait rien su de leurs agissements. Le ministre de l’Intérieur, Otto Schily (SPD), qui a joué un rôle majeur dans la destruction des droits démocratiques, et le ministre des Affaires étrangères Joschka Fischer (parti des Verts) devaient eux aussi être parfaitement informés.

C’est pourquoi le SPD et les Verts restent complètement muets sur cette question. Lundi, le journal Bild a rapporté que le BND était au courant non seulement de la surveillance du trafic internet en Allemagne et de par le monde, mais qu’il transmettait depuis des années des demandes à la NSA pour avoir accès aux données stockées. Cela s’était fait par exemple dans le cas de l’enlèvement d’un citoyen allemand à l’étranger.

Il y a une semaine et demie, Gert-René Polli, qui de 2002 à 2008 avait été le chef de l’Office fédéral autrichien des services de renseignement, a dit au journal Frankfurter Allgemeine Zeitung qu’il avait du mal à croire que les agences de renseignement allemandes n’étaient pas au courant de la surveillance. Lui-même était au courant du programme de surveillance Prism, quoique sous un autre nom. Il est «absurde et anormal» que les autorités allemandes affirment à présent n’avoir rien su.

(Article original paru le 16 juillet 2013)