Obama, Cheney et les révélations de Snowden.

Par Bill Van Auken
22 juin 2013

En novembre 1973, le président Richard Nixon, empêtré dans le scandale de plus en plus inextricable du Watergate, prononçait cette phrase qui a fait qu’on se souviendra toujours de lui : « je ne suis pas un escroc ».

Près de quarante années plus tard, le président Barack Obama a mis à profit une interview télévisée pour offrir sa variante du même thème et a insisté pour dire au peuple américain qu’il n’était pas Dick Cheney.

Obama a donné l’interview dans une grande mesure pour contrer les révélations sur des crimes bien plus sérieux que ceux commis par Nixon et ses complices dans la conspiration du Watergate. Durant les deux dernières semaines des documents divulgués par l’ancien contractant de la NSA (National Security Agency) Edward Snowden ont révélé l’existence des programmes de surveillance par l’Etat menés dans le dos du peuple américain et en violation de droits constitutionnels fondamentaux, et visant des millions de personnes aux Etats-Unis et dans le monde entier.

« Certains disent ‘Eh bien, vous savez, Obama, avant, c’était ce libéral déchaîné. Maintenant, vous savez, il est comme Dick Cheney’ » a dit Obama dans une interview donnée sur le réseau public de télévision PBS. « Dick Cheney dit parfois : ‘oui, vous savez ? il a tout repris de A jusqu’à Z’. Ma préoccupation a toujours été non pas que nous ne devions pas faire de la collecte de renseignement pour empêcher le terrorisme, mais plutôt de savoir si nous mettions en place un système de contrôles et de garde-fous ? ».

Ces « contrôles et ces garde-fous » – un tribunal du FISA (Foreign Intelligence Surveillance Act – Loi de surveillance d’intelligence étrangère) qui entérine chacune des requêtes lui parvenant des agences de renseignement – a rendu le programme d’espionnage « transparent », a affirmé Obama. Les seuls qui sont dans l’obscurité sont les millions d’Américains qu’on espionne et dont les droits à la vie privée et à la liberté de parole sont réduits en miettes par des mesures qu’on associe généralement à l’existence d’un Etat policier.

Si l’ancien candidat de l’« espoir » et du « changement » craint qu’on le perçoive de plus en plus comme la réincarnation de Dick Cheney, il a de bonnes raisons pour cela. Le programme PRISM révélé par Snowden et dans le cadre duquel Yahoo, Google, Microsoft et d’autres sociétés privée de la technologie d’information collaborent avec le NSA dans l’espionnage de centaines de millions de personnes, aux Etats-Unis et internationalement, est le successeur du programme TSP (Terrorist Surveillance Program), cette opération d’espionnage sans requête judiciaire à laquelle Cheney a été assimilé avant qu’une cour de justice fédérale ne le trouve contraire à la constitution et ne le déclare illégal.

Le TSP, fut poursuivi, avec d’autres programmes d’espionnage, sous un nouveau nom et avec le sceau d’approbation des tribunaux opérant dans le cadre du FISA. Il a été repris de l’administration Bush par l’administration Obama.

Snowden a aussi divulgué un programme du NSA qui capture les relevés téléphoniques de chaque citoyen américain chaque jour de l’année.

Un jour seulement avant l’interview d’Obama, Cheney lui-même était apparu à la télévision nationale pour défendre sa création et pour vilipender Snowden parce qu’il avait osé faire ses révélations à la population américaine et du monde.

Quand on lui demandé ce qu’il pensait du contractant de la NSA, Cheney a répondu : « Je pense que c’est un traître. Je pense qu’il a en effet commis des crimes en violant des accords étant donné la position qu’il avait ». Il ajouta, « je pense que c’est un des pires cas dont je pisse me souvenir de quelqu’un ayant accès a de l’information classée et causant un dommage énorme aux intérêts de la sécurité nationale des Etats-Unis. »

Lors d’une séance de questions-réponses organisée par le quotidien britannique Guardian, Snowden a donné la réponse appropriée, faisant remarquer le rôle joué par Cheney dans la mise en œuvre d’opérations d’espionnage illégales et dans le lancement de la guerre en Irak. « Etre appelé un traître par Cheney » dit-il, « est le plus grand honneur qu’on puisse faire à un Américain, et plus on entend de discours paniqués de la part de gens comme lui, ou de la part de gens comme [la sénatrice du Parti démocrate Dianne] Feinstein et [le député républicain Peter] King, mieux cela vaut pour nous. S’ils avaient enseigné à l’école la façon de devenir le type de citoyen qui inquiète Cheney, j’aurais fini le lycée. »

Etre accusé par Cheney – et par les Démocrates droitiers comme Feinstein ou des Républicains comme King – d’être un traître et un criminel devrait être reconnu comme un insigne d’honneur.

Cheney devrait, si la raison prévalait, être en prison. Il est seulement capable de montrer son visage en public aujourd’hui à cause des efforts systématiques de l’administration Obama pour camoufler les crimes dont lui et d’autres membres de l’administration Bush sont responsables et pour garantir qu’ils jouissent d’une tranquille immunité.

L’influence de Cheney, une des figures les plus haïes de la vie politique américaine, – son taux de popularité était à 13 pour cent quand il a quitté ses fonctions – vient de ses liens étroits avec l’appareil militaire et du renseignement, l’aristocratie financière et le grand patronat et les éléments les plus à droite du Parti républicain.

Cheney fait partie de ceux qui sont responsables d’avoir entraîné le peuple américain dans une guerre d’agression criminelle en Irak ; une guerre s’appuyant sur des mensonges et des renseignements fabriqués sur des armes de destruction massives non existantes et des liens non existants entre Bagdad et Al Qaida. Il a fabriqué son propre programme de renseignement afin de produire des « preuves » bidons qu’il a ensuite utilisées pour dire au public américain que l’Irak représentait une menace imminente d’attaque nucléaire, biologique et chimique. Le résultat de son crime fut la perte de jusqu’à un million de vie irakiennes et la mort et la mutilation de milliers de soldats américains.

Cheney a reconnu publiquement le rôle central qu’il avait joué dans le fait que l’administration Bush était allé vers ce qu’il a appelé le « côté sombre » et l’a défendu. Il a développé un programme systématique de torture, d’extraditions spéciales et de détention sans accusation qui ont produit les crimes horribles de Guantanamo, Abou Ghrib et des prisons secrètes dans le monde entier.

L’ancien PDG corrompu de Halliburton incarne un establishment politique américain qui fonctionne comme une conspiration criminelle permanente contre la population américaine et la population laborieuse du monde entier.

Ce qui cependant est le plus notable, c’est que les commentaires de Cheney ne sont pas une quelconque aberration. Ils correspondent tout à fait à ce qu’ont dit les dirigeants démocrates et une bonne partie de la presse ostensiblement libérale lorsqu’ils ont attaqué Snowden, le qualifiant de traître parce qu’il a informé la population américaine et mondiale de cet espionnage en grand.

Dans sa séance de questions et réponses avec le Guardian, Snowden a exprimé l’espoir que ses révélations donneraient « à Obama l’occasion d’appeler à un retour à la raison, à une politique respectant la constitution et à un gouvernement selon la Loi plutôt que selon les hommes. »

En l’espace de quelques heures, Obama a dit clairement dans son interview télévisée qu’il ne ferait rien de pareil. Les opérations d’espionnage intérieur et les violations en gros de la constitution américaine allaient continuer de plus belle.

Plus encore que Cheney avant lui, Obama incarne la consolidation du contrôle exercé par l’appareil militaire et de renseignements, et par l’oligarchie financière de Wall Street sur l’Etat américain. Ces forces, qui réalisent une politique à laquelle s’oppose la vaste majorité de la population et qui comprend de nouvelles guerres d’agression impérialiste, craignent que l’inégalité sociale et les privations économiques ne causent une révolution venue d’en bas et elles sont déterminées à maintenir et à développer la machine dictatoriale d’un Etat policier.

La défense des droits démocratiques ne peut être assumée qu’à travers la mobilisation politique indépendante de la classe ouvrière en lutte contre le capitalisme. A la tête de ce mouvement doit se trouver la lutte pour défendre Edward Snowden, ainsi que Bradley Manning et Julian Assange, contre les tentatives d’un Etat qui cherche à se venger de la révélation de ses crimes.

(Article original publié le 19 juin 2013)