Obama à Ground Zero

Par Bill Van Auken
11 mai 2011

La brève visite du président Barack Obama à « Ground Zero » à New York fait partie d'une campagne qui vise à exploiter l'assassinat d'Oussama ben Laden à des fins des plus réactionnaires.

Tandis qu'il apparaît de plus en plus clairement que l'opération des Navy Seals et la de CIA au Pakistan était l'exécution extrajudiciaire d'un homme non armé, il semble que des considérations politiques aux États-Unis ont joué un rôle majeur dans toute l'affaire.

Dans un contexte où les États-Unis sont engagés indéfiniment dans des guerres désastreuses et font face à une longue crise économique, et où les conditions sociales des travailleurs américains se détériorent immensément, la colère gagne la population et une grande partie de cette colère va à l'administration Obama. Une considération importante dans la décision de tuer Ben Laden était qu'une opération réussie pouvait être exploitée pour consolider la position politique d'Obama et détourner cette colère dans les avenues du chauvinisme et du militarisme.

Ce n'est pas qu'une simple coïncidence si les « célébrations » d'Obama sur l'assassinat de Ben Laden se déroulent à peine une semaine après le spectacle humiliant du président américain rendant public son acte de naissance « intégral ». Dans les deux cas, comme pour tant de politiques de son gouvernement, Obama vise à accommoder la droite républicaine et à mettre en œuvres ses politiques.

Obama avait d'abord tenté de faire de sa visite à Ground Zero un événement bipartite en invitant George Bush, qui avait exploité le 11-Septembre pour lancer des guerres d'agression et une attaque frontale sur les droits démocratiques, que son successeur démocrate a maintenues et intensifiées.

Après le refus de Bush, Obama a trouvé un républicain qui incarne possiblement encore plus grotesquement la réaction politique : l'ancien maire de New York Rudolph Giuliani, qui a accompagné Obama dans sa tournée d'une caserne de pompiers, d'un poste de police et de Ground Zero.

Dans ses remarques au poste de police, Obama a souligné que la présence de Giuliani « démontre que nous pouvons avoir nos différends, politiquement, en temps normal, mais quand vient le temps de défendre la sécurité de ce pays, nous sommes, d'abord et avant tout, Américains ».

Quelles absurdités! Avec les paroles les plus acerbes, Giuliani dénonce Obama depuis son élection, l'accusant d'être mou sur la question du terrorisme et de ne pas savoir comment mener la guerre en Afghanistan. La décision d'assassiner Ben Laden de sang-froid était motivée en grande partie par le désir d'Obama de contrer ce genre de critiques en adoptant les méthodes exigées par la droite.

Obama, avocat de droit constitutionnel et ancien président de la revue Harvard Law Review, intensifie l'attaque du gouvernement américain sur le droit international et les principes constitutionnels. L'affaire Oussama ben Laden est marquée de toute une série de précédents qui montrent à quel point les affirmations de l'administration des États-Unis selon lesquelles son assassinat représente l'application de la « justice » sont politiquement répugnantes.

À la fin de la Seconde Guerre mondiale, le gouvernement des États-Unis avait insisté pour qu'il n'y ait pas d'exécution sommaire de criminels de guerre nazis. Selon les fausses affirmations du département de la Justice d'Obama quant à l'assassinat de Ben Laden – qu'il était un combattant de guerre et qu'il pouvait donc être abattu – eux aussi auraient pu être tués sans subir de procès.

Mais en considérant le cas d'individus qui partageait la responsabilité de la mort de millions de personnes, le gouvernement des États-Unis a demandé qu'ils subissent un procès à Nuremberg pour exposer et réparer les crimes commis par le régime de Hitler.

Le procès d'Adolf Eichmann, qui était basé sur les principes de Nuremberg, avait établi un précédent semblable. Les agents israéliens qui avaient capturé Eichmann en Argentine ne l'ont pas exécuté, mais l'ont capturé pour qu'il puisse subir un procès.

Il est clair que Ben Laden aurait pu être capturé vivant, mais la Maison-Blanche a donné l'ordre qu'il soit exécuté sur-le-champ. L'administration Obama ne souhaitait aucunement faire le procès du chef d'Al-Qaïda sous des accusations de terrorisme et de meurtre, dans un tribunal.

S’il le faisait, cela risquerait d’exposer les liens intimes et de longue date entre Ben Laden et les agences de renseignements américaines, qui remontent à l’insurrection islamiste, appuyée par les États-Unis, en Afghanistan dans les années 1980. Cela poserait également la menace d’un forum légal dans lequel les évènements du 11 septembre 2001 pourraient être soumis à un examen approfondi qui, à son tour, mettrait en danger l’effort bipartite de camoufler ce qui s’est réellement passé lors des attaques terroristes et ce que les responsables américains et les différentes institutions savaient possiblement à l’avance.

De plus, Obama n’a pas du tout le goût de ressusciter le débat concernant le lieu où les terroristes soupçonnés devraient être jugés : devant un tribunal civil, où Ben Laden a déjà fait face à des accusations fédérales, ou devant des commissions militaires. C’est une question qu’il a déjà concédée aux républicains lorsqu’il a ordonné le retour des tribunaux militaires à Guantanamo.

Finalement, l’exécution extrajudiciaire fait maintenant partie des procédures normales pour le gouvernement américain, qui procède régulièrement à de telles exécutions avec ses attaques par drones Predator sur le Pakistan et ailleurs.

La justification pseudo-légale de ces gestes pose une menace directe. Des méthodes utilisées internationalement seront éventuellement employées contre ceux qui, aux États-Unis mêmes, sont perçus comme des ennemis par l’élite dirigeante américaine.

En mettant de l’avant cette politique réactionnaire et extralégale, Obama bénéficie du plein appui des médias, qui se sont donné comme mission la célébration des meurtres au Pakistan, ainsi que des soi-disant libéraux et « gauchistes », qui sont enchantés par l’habileté du président démocrate de s’envelopper du drapeau de la « guerre contre le terrorisme ».

L’éditorial du New York Times déclare : « La décision audacieuse et risquée d’Obama d’attaquer les bâtiments de Ben Laden au Pakistan a détruit la notion qu’il ne peut pas prendre de décision difficile ou qu'à l'étranger il ne se soucie surtout que de l’image du pays. »

De manière similaire, Eric Alterman, du magazine The Nation, a proclamé que le « comportement et la prise de décision calmes et décontractés [d’Obama] – jumelés à l’exécution professionnelle et sans égale de l’opération – ne peuvent qu’impressionner l’opinion mondiale face à la détermination inébranlable et mature du leadership post-Bush des États-Unis. »

De tels commentaires expriment le tournant vers la droite d’une couche sociopolitique entière, composée de sections privilégiées de la classe moyenne aisée qui se rallient derrière la bannière de l’impérialisme américain.

La tentative d’Obama, reprise et amplifiée par les médias de la grande entreprise, de dépeindre le meurtre d’Oussama ben Laden comme une référence pour l’unité nationale a un contenu profondément réactionnaire. Certaines personnes ont laissé entendre que l’assassinat pourrait raviver le sentiment, fortement exagéré, d’unité qui a suivi le 11 septembre 2001, comme si la mort de Ben Laden pouvait justifier tous les crimes commis au nom de cette tragédie, incluant les guerres d’agression qui ont tué plus d’un million de personnes.

Il est important de mentionner que le voyage de célébration d’Obama à Ground Zero est survenu 50 ans après que la NASA a envoyé le premier américain, l’astronaute Alan Shepard.dans l’espace. Le vol dans l’espace est survenu trois semaines après que l’Union soviétique a envoyé le premier humain dans l’espace – le cosmonaute Youri Gagarine – et que l’impérialisme américain a subi une défaite humiliante lors de l’invasion ratée de la baie des Cochons par la CIA.

En dépit de cet épisode de la guerre froide, le lancement dans l’espace a capté l’imagination du peuple américain. Lorsqu’il a accueilli Shepard à Washington quelques jours plus tard, le président John F. Kennedy a fait l’éloge de l’astronaute ainsi que des scientifiques et des ingénieurs de la NASA pour « une contribution exceptionnelle à l’avancement des connaissances humaines et de la technologie spatiale et une démonstration des capacités de l’homme dans un vol spatial sous-orbitaire. »

Un demi-siècle plus tard, la tentative de la part de l’élite dirigeante américaine d'invoquer la fierté nationale par le sale boulot d’escouades d'assassinat, plutôt que par des prouesses scientifiques, technologiques et d’exploration, montre clairement le déclin historique de l’impérialisme américain et la longue dégénérescence de sa classe dirigeante.