Ryanair fait face à la plus grande grève des pilotes de son histoire

Par Marianne Arens
10 août 2018

Vendredi, des grèves simultanées contre Ryanair auront lieu dans plusieurs pays européens. Alors que la colère des travailleurs face aux conditions d'exploitation et l'arrogance de la compagnie aérienne s'est accrue, les syndicats font tout pour isoler la grève.

Jusqu'à présent, des organisations de pilotes de ligne en Belgique, en Irlande, en Suède et en Allemagne ont annoncé des grèves. Aux Pays-Bas, Ryanair tentait hier de rendre illégale la grève de 50 pilotes par décision des tribunaux. En Allemagne, les pilotes participent pour la première fois à une grève à l'échelle européenne.

La grève est une expression de l'énorme colère des travailleurs face aux conditions de travail extrêmement médiocres de la compagnie aérienne à bas prix. Sur l'ensemble du continent, Ryanair a créé de nouveaux standards pour l'exploitation dans l'industrie du transport aérien. C'est précisément pour cette raison que les travailleurs recherchent des formes de résistance internationales communes toujours plus fortes.

Le Frankfurter Allgemeine Zeitung rapporte qu’un travailleur allemand chez Ryanair qui a été embauché il y a quelques années en tant que «pilote contractuel» sur la base d'un faux contrat de travail indépendant, a dû acquitter une «cotisation d'évaluation» de 300 euros lors de l’entretien d’embauche. «En tant qu'employé, on a le sentiment de se faire arnaquer par cette entreprise du début jusqu’à la fin», a-t-il déclaré. «On doit veiller à tout et se défendre. Sinon, on se fera constamment avoir.»

Une hôtesse de l’air allemande a déclaré à Der Spiegel que, juste après son embauche, elle avait été invitée à payer 3000 euros pour un stage de six semaines. Ryanair embauche également des stewards sans conditions préalables et compétences linguistiques, et ne requiert que des compétences de base en anglais. Ils suivent ensuite une formation interne extrêmement difficile et rapide, qu’ils devaient jusqu’à récemment payer eux-mêmes. Ce système a été changé il y a quelques semaines seulement.

Presque tous les membres de l’équipage sont embauchés à travers une agence de travail temporaire. Règle générale, les stewards passent par un cabinet de recrutement comme Crewlink ou Workforce, et non par Ryanair elle-même. Ils reçoivent un contrat de travail en droit irlandais, même s'ils travaillent et vivent en Allemagne.

C'est également le cas de l'hôtesse de l’air qui s'est entretenue avec Der Spiegel, dont le revenu net se situe entre 700 et 1300 euros par mois. «Il faut des années pour rembourser ses dettes avec une rémunération pareille, si vous ne recevez aucun soutien de votre famille. Et au cours des cinq dernières années, mon salaire n’a pas augmenté.» Elle n’a rien pu faire pour changer le fait qu’au cours des cinq dernières années, elle a été employée sur la base de contrats à durée déterminée sans aucune rémunération fixe.

Les membres de l’équipage ne sont payés que pour les heures de vol, mais pas pour les autres tâches supplémentaires, tel le nettoyage de l'avion. «Tous les préparatifs faits au sol, ainsi que pendant l’atterrissage ne sont pas rémunérés.» Elle n’est pas payée si les vols sont annulés ou retardés. Ni les heures supplémentaires ni les arrêts de maladie ne sont récompensés. Elle a également indiqué que Ryanair conserve des statistiques sur les absences et met les travailleurs sous pression s'ils sont trop souvent malades.

La colère contre ces conditions d'exploitation extrême continue de croître. Cette plus grande grève chez Ryanair montre déjà le potentiel d'une lutte transfrontalière commune par les travailleurs européens. Mais les syndicats font tout pour empêcher l’efficacité et la réussite de la grève contre Ryanair. Cela est particulièrement en vue dans le cas du syndicat des pilotes allemands Vereinigung Cockpit (VC).

Jusqu'à la dernière minute, VC a tout mis en œuvre pour empêcher une grève. Ce n’est que lorsque Ryanair a exclu même des concessions symboliques et que la colère des employés a continué de monter que le syndicat a appelé les pilotes en CDI à faire une grève de 24 heures le vendredi. Les membres de l'équipage et les pilotes embauchés par une agence sont exclus de la grève.

Lors d'une conférence de presse mercredi, VC a expressément exclu tout élargissement international de la grève. Les journalistes du WSWS ont demandé si Cockpit soutenait la revendication que les employés de Ryanair doivent bénéficier des mêmes conditions dans tous les pays. «Ou bien joue-t-il finalement le même jeu que le patron de Ryanair, O'Leary, en montant les sites les uns contre les autres? En d'autres termes, que fait Cockpit pour surmonter la stratégie de Ryanair, celle de diviser pour mieux régner?»

Ingolf Schumacher, spécialiste sur les contrats chez VC, a clairement indiqué dans sa réponse que le syndicat rejette une perspective internationale et accepte le chantage de la direction de Ryanair: «Malheureusement, en Europe, l’employeur utilise tous les droits qu’offre l’UE, par exemple, la liberté de s’installer, etc.», a expliqué Schumacher. «Mais quand il s’agit du syndicat dans ces entreprises transnationales qui agissent de manière défensive pour faire quelque chose par le biais de grèves, alors nous atteignons notre limite, au moins dans le droit allemand traitant des actions syndicales. C'est pourquoi nous ne pouvons pas faire ça.»

En fait, Schumacher mettait en avant non pas les restrictions juridiques en Allemagne, mais la perspective nationaliste des syndicats et leur faillite. En tant qu'organisation nationale, ils ne s'opposent pas à la spirale descendante des salaires et des conditions de travail, mais contribuent à l'accélérer.

La direction de Cockpit lors de la conférence de presse: Markus Wahl, Martin Locher (président de VC), Ingolf Schumacher, Janis Schmitt

 

Cockpit espère être reconnu comme partenaire de négociation national qui organise la compétition entre les sites et contrôle les travailleurs. Le syndicat veut concrétiser les terribles conditions d'exploitation chez Ryanair sous la forme de contrat. Pour ce faire, les fonctionnaires syndicaux sont déterminés à réprimer l'énorme combativité et la force grandissante des travailleurs.

C'est pour cette raison que le syndicat n'a formulé aucune revendication concrète concernant les salaires ou quoi que ce soit d'autre. Il demande simplement à Ryanair de mettre en place une rémunération et un accord-cadre pour ses pilotes salariés en Allemagne. Cela exclut le tiers des pilotes dès le départ. Et rien ne dit que les autres vont obtenir la moindre amélioration au fil du temps.

«Nous avons introduit certains barèmes salariaux comme base de discussion», a déclaré Schumacher lors de la conférence de presse. Mais Ryanair les a qualifiées de sommes faramineuses, et du fait, le syndicat a abandonné toute mention de chiffres concrets et a déclaré: «Si tel est le cas, nous revenons à notre demande initiale: pouvons-nous au moins parler de structures?»

Au signal de Ryanair, le syndicat a abandonné toute revendication salariale concrète et a seulement insisté pour qu'une convention collective soit conclue avec lui en tant que syndicat. Mais le syndicat ne veut pas orienter un tel contrat vers les normes qui prévalent chez les grandes lignes aériennes, mais sur celles d'autres compagnies aériennes à bas prix, qui suivent des conditions d'exploitation similaires à celles de Ryanair. Lors de la conférence de presse, Schumacher a mentionné que Tuifly fournissait un cadre directeur. Il y a deux ans, le personnel de Tuifly a coordonné un arrêt de maladie de tous contre les terribles conditions de travail.

Et bien qu’ils n’aient fait aucune revendication claire et que Ryanair a déjà accepté les conditions d’exploitation de Tuifly, les représentants de Cockpit se disent «prêts à faire des compromis».

«Dans l'intérêt des passagers de Ryanair, nous ne voulons vraiment pas faire grève», a déclaré Martin Locher, président de VC. «Mais avec les arrêts de travail, nous voulons envoyer consciemment à la société un signe que nous avons enfin le souci de participer à des négociations collectives constructives.»

La conférence de presse de VC a clairement souligné que les travailleurs chez Ryanair ne peuvent pas faire un pas en avant sans rompre avec les syndicats nationalistes. Comme le World Socialist Web Site a déclaré :

«Les pilotes, le personnel de cabine et le personnel au sol de Ryanair doivent se libérer de l’emprise des syndicats et prendre leur lutte en main. Des comités de la base totalement indépendants des syndicats doivent être formés. Ils doivent relier les luttes des travailleurs de Ryanair au-delà de toutes les divisions nationales, tout en faisant appel au soutien des travailleurs des compagnies aériennes, du transport et de l’expédition dans le monde entier.»

(Article paru en anglais le 9 août 2018)