L’UE et le Japon signent un accord commercial

Par Nick Beams
23 juillet 2018

Le Japon et l’Union européenne ont signé le plus grand pacte commercial bilatéral du monde en grande fanfare sur la nécessité de défendre le libre-échange et en une riposte évidente aux mesures protectionnistes de l’Administration Trump.

L’accord était en négociation depuis cinq ans, mais l’impulsion pour le finaliser a été accélérée par les mesures de guerre commerciales des États-Unis qui ont visé les deux parties. Le Japon a été frappé par le retrait de Trump du Partenariat Trans-Pacifique (PTP), un projet qu’avait avancé l’Administration Obama, et n’a pas été exempté de l’imposition des tarifs douaniers américains sur l’acier et l’aluminium.

L’UE s’est également vue refuser une exclusion de ces mesures et fait maintenant face à la menace que les États-Unis imposent un droit de douane de 25 pour cent sur ses exportations automobiles, pour des raisons de « sécurité nationale ».

Les tensions entre l’UE et les États-Unis ont également été accentuées par la décision de la Commission européenne d’imposer une amende record de 4,3 milliards d’euros à Google dans le cadre d’une décision antitrust. Margrethe Vestager, la commissaire européenne à la concurrence qui avait déjà arraché 13 milliards d’euros à Apple il y a deux ans, a constaté que Google s’était livré à un « comportement illégal très grave » utilisant Android comme moyen de cimenter la domination de son moteur de recherche, frappant ainsi ses clients et ses concurrents.

Le pacte commercial UE-Japon, qui sera voté par les deux parlements avant d’entrer en vigueur, couvre un tiers de l’économie mondiale. Impliquant des concessions significatives des deux côtés, l’accord conduira à la réduction des tarifs japonais importants sur le vin européen, le fromage et d’autres aliments, tandis que l’UE mettra fin aux droits de douane sur les voitures et les pièces détachées japonaises.

Dans l’ensemble, cet accord élimine environ 99 pour cent des droits de douane sur les produits japonais vendus à l’UE et environ 94 pour cent des droits de douane sur les exportations européennes vers le Japon, pour atteindre 99 pour cent à l’avenir. La différence reflète la protection continue des importations de riz, question politiquement sensible au Japon.

Dans une déclaration conjointe à la cérémonie de signature à Tokyo mardi, le Japon et l’UE ont déclaré : « Nous soulignons le rôle crucial du système commercial multilatéral fondé sur des règles avec l’Organisation mondiale du commerce (OMC) et continuons à lutter contre le protectionnisme ».

Il n’y avait aucune mention de Trump par les participants, mais il n’y avait pas de doute sur la cible du message, venant dans la foulée de sa désignation de l’UE comme un « ennemi » dans le commerce international.

« En mettant pleinement en œuvre cet accord, le Japon et l’UE envoient un message puissant pour promouvoir un commerce libre, équitable et fondé sur des règles, et contre le protectionnisme », disait la déclaration commune.

À l’issue d’une conférence de presse conjointe avec le président du Conseil européen, Donald Tusk, et le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, le Premier ministre japonais Shinzo Abe a déclaré : « L’UE et le Japon ont montré leur détermination à devenir le porte-drapeau du libre-échange ».

Tusk a déclaré que c’était « le plus important accord commercial bilatéral jamais conclu » et qu’il « envoyait un message clair » contre le protectionnisme.

La veille de la cérémonie de signature à Tokyo, Tusk a souligné les dangers croissants de la guerre commerciale à la suite des discussions lors du sommet annuel entre l’UE et la Chine à Beijing. Les deux parties ont convenu, pour la première fois en trois ans, de publier une déclaration commune, notant les progrès accomplis en vue d’un traité bilatéral d’investissement et la création d’un groupe de travail chargé d’examiner les moyens d’améliorer le fonctionnement de l’OMC.

Tusk en a appelé à Trump, au président russe Vladimir Poutine et aux dirigeants chinois pour qu’ils adhèrent à la proposition afin de « prévenir les conflits et le chaos ». La réforme de l’OMC reflète un accord dans l’UE avec la critique américaine des subventions étatiques pour les industries chinoises. La volonté de Pékin d’augmenter sa base technologique et industrielle. Les deux affirment que la Chine a des comptes à rendre sur la question de ses pratiques d’investissement et de l’appropriation de propriété intellectuelle.

Mais l’UE maintient qu’agir sur ces questions devrait se faire à travers des changements aux règles de l’OMC et non par l’imposition unilatérale de droits de douane.

Soulignant la stabilité du système commercial international de l’après-guerre, attaqué par l’Administration Trump, Tusk a déclaré qu’il était « du devoir commun de l’Europe et de la Chine, mais aussi de l’Amérique et de la Russie de ne pas détruire cet ordre ».

Cela signifie « ne pas déclencher de guerres commerciales, qui se sont si souvent transformées en conflits violents dans notre histoire, mais bien réformer de manière courageuse et responsable l’ordre international fondé sur des règles ».

La citation par Tusk des « conflits chauds » est une référence aux guerres commerciales des années 1930, qui ont provoqué la quasi-désintégration du marché mondial et ont joué un rôle important dans la création des conditions pour l’éclatement de la Seconde Guerre mondiale.

Un avertissement de l’effet sur l’économie de la guerre commerciale est venu dans la dernière mise à jour sur l’économie mondiale publiée par le Fonds monétaire international plus tôt cette semaine. Il a maintenu ses prévisions pour la croissance mondiale cette année et la suivante à 3,9 pour cent, mais a averti que l’escalade des tensions commerciales pourrait faire dérailler une reprise.

« Le risque que les tensions commerciales actuelles s’aggravent – avec des effets négatifs sur la confiance, les prix des actifs et les investissements – constitue la plus grande menace à court terme pour la croissance mondiale », a déclaré Maurice Obstfeld, économiste en chef du FMI.

Le FMI a averti que si les menaces d’ériger des tarifs étaient suivies d’effets, la production mondiale chuterait de 0,5 pour cent en dessous de son niveau prévu d’ici 2020. Obstfeld a déclaré que les États-Unis seraient « particulièrement vulnérables », car ils seraient la cible de représailles.

Il a déclaré que les investisseurs financiers semblaient « globalement complaisants » face aux risques de l’économie mondiale et averti que les marchés financiers étaient « susceptibles de subir une réévaluation soudaine si la croissance et les bénéfices attendus des entreprises stagnaient ».

Si l’accord UE-Japon a été salué comme un coup porté pour le libre-échange contre le protectionnisme, un examen plus approfondi conduit à une conclusion différente.

Dans un éditorial sur l’accord, le Financial Times ne donnait qu’une « acclamation mesurée » dans ce qu’il appelait « des jours sombres pour le système commercial mondial ». Il déclarait que, bien qu’il soit le bienvenu, l’accord était « insuffisant, compte tenu des menaces pour le commerce mondial ».

Le fait que l’accord n’inclut pas la Chine et les États-Unis souligne son caractère essentiel. Plutôt que de signifier le développement d’un commerce mondial plus libre, il représente un mouvement vers la fracture du marché mondial en une série de blocs rivaux dans lesquels les pays se rassemblent contre un ennemi commun.

Ce danger peut se voir dans les actions du gouvernement Abe. Face à la montée du protectionnisme aux États-Unis, il poursuit son propre programme en tentant de relancer le PTP, sans les États-Unis, et maintenant de conclure l’accord avec l’Europe.

(Article paru d’abord en anglais le 19 juillet 2018)