La Belgique veut quintupler ses dépenses d'armement

Par Olivier Laurent
3 mars 2018

Alors que la fièvre militariste gagne les élites dirigeantes européennes et que tous les pays de l'Otan s'accordent sur la nécessité de relever leurs budgets militaires à 2 pour cent du PIB, la Belgique lance un réarmement massif. L'armée et l'appareil d’État belges dénoncent un vieillissement de son matériel et de ses effectifs.

La solution proposée par le gouvernement belge est radicale. Le budget militaire 2018 comprend 4,7 fois plus de crédits d’engagement – des sommes que l’on prévoit de payer à la livraison et qui n’apparaissent donc pas dans le budget de fonctionnement – que le budget de l’année précédente. Cet argent sera dépensé sur la période 2020-2030.

Tout cela doit relever la « crédibilité » de l’armée belge. Selon le discours de Nouvel An du général Marc Compernol, chef de la défense belge, au Musée royal de l’armée, l'armée belge a été victime de mesures qui «peuvent se résumer par un recours à des restrictions budgétaires». Il a proposé de «moderniser et investir afin d’assurer les missions clés mais également sauvegarder le core business tout en tenant compte de l’évolution démographique.»

En réalité, la reprise des dépenses est en route depuis plusieurs années. En 2014, les membres de l’OTAN s’étaient mis d’accord sur la «fin de la réduction des dépenses de défense ». Cela avait été avalisé dans l’Accord de gouvernement fédéral conclu la même année entre les partis CD&V (chrétiens-démocrates flamands), MR (Mouvement réformateur, de centre-droit), N-VA (indépendantistes flamands) et Open Vld (libéraux flamands) après des élections qui avaient laissé un Parlement morcelé.

La coalition ainsi formée sous le Premier ministre Charles Michel s’était lancée dans un programme d’austérité brutal: coupes de 20 pour cent dans les budgets culturels et scientifiques, des réductions pour la justice, des privatisations, des cadeaux fiscaux aux patrons, des réductions des retraites pour les anciens chômeurs, une dérégulation des heures supplémentaires et des emplois à temps partiel. En même temps, ce gouvernement se vantait qu'il allait «de nouveau donner les moyens à l’armée d’exécuter ses missions.»

En 2015, le Parlement belge avait adopté une résolution se déclarant favorable à une force militaire « équilibrée »; le ministre de la Défense Steven Vandeput (N-VA) avait dit que «dépenser plus sera inévitable». En 2016, une nouvelle résolution acceptait l’agenda posé par l’OTAN au sommet de Varsovie. En 2017, la loi de programmation militaire préparait la montée des dépenses et en décembre 2017, la Belgique a signé avec 25 autres membres de l’UE l’initiative PESCO, embryon de « l’armée d’Européens » voulue par Macron et Merkel.

Les choix techniques démontrent que le gouvernement belge, comme ses homologues des autres pays impérialistes, envisagent des guerres offensives, non pas une défense plus «crédible.»

Ainsi, le programme CAMO (pour CApacité MOtorisée), le principal programme pour l’armée de terre, doit permettre à la Brigade médiane, l’unité la plus importante de l’armée de terre belge, de «modifier en profondeur sa doctrine, son entraînement et sa logistique». Ce programme va acheter 60 engins blindés de reconnaissance et de combat Jaguar et 417 véhicules blindés multi-rôles Griffon. Il s’inscrit dans le programme français de réarmement baptisé Scorpion et lancé en 2013 sous le gouvernement PS de François Hollande.

Ce programme, dont profitent notamment les entreprises françaises Nexter, Renault Trucks Defense et Thales, vise à «établir un partenariat fondé sur des véhicules de combat français et belges identiques», expliquait le ministère de la Défense lors de l’adoption du projet CAMO à 1,1 milliard d’euros par le gouvernement belge en juin 2017. Le gouvernement expliquait alors également que les groupes belges CMI, Herstal et Thales Belgique pourraient obtenir ainsi des contrats en contrepartie de la commande belge. La France va pour sa part acheter 1.668 Griffon et 248 Jaguar dans ce cadre.

Ceci permettrait aux forces des deux pays de travailler ensemble de manière encore plus étroite sur le champ de bataille.

Les autres programmes envisagés portent ainsi notamment sur l’amélioration de la «capacité forces d’opérations spéciales» (SOF, actions à l’étranger) avec 200 véhicules de transport de troupes légers. Une commande de 108 véhicules de réaction rapide de type Fox a déjà été passée au constructeur britannique Jankel en 2016.

Sont également prévus 34 avions de combat à livrer à partir de 2023, un programme commun avec les Pays-Bas pour développer des frégates et des navires de guerre, des mines, des drones et une remise à niveau complète de l’architecture informatique pour les services de renseignement, et un programme de satellites militaires conjoint avec la France.

Il ne s’agit pas que d’intervenir dans des pays ex-coloniaux cependant. L'Union européenne est engagée dans un réarmement massif en anticipation d’une montée des conflits internationaux comme le monde n’en a plus connue depuis la Seconde Guerre mondiale. Cette perspective est notamment exposée dans la déclaration du président français Emmanuel Macron selon laquelle «nous sommes entrés dans une époque des relations internationales où la guerre est à nouveau un horizon possible de la politique».

Divers pays lancent des projets de «service civique» comportant un volet militaire. Macron veut établir un service national universel, et la Suède a déjà réintroduit le service militaire obligatoire supprimé en 2010. Et surtout, Berlin a lancé un programme de réarmement tous azimuts en 2014.

Dans la droite ligne des remarques de Macron, l’institut Egmont, un think-tank belge de premier plan (reconnu d’utilité publique et notamment financé par le ministère des Affaires étrangères) note dans un récent rapport intitulé Belgian Defence in 2018 : Regeneration Time? que « la structure présente et future des forces est basée sur une logique de temps de paix, alors que la possibilité d’un conflit majeur sur le continent européen est peut-être encore éloignée, mais certainement plus inimaginable. »

Selon ce rapport, les dépenses engagées restent bien trop faibles face aux enjeux à venir: «si ces programmes avancent comme prévu, la régénération des forces armées belges [ne fera que] se remettre bien tard sur les rails».

L’objectif est également d'intervenir sur le territoire même de la Belgique. Le rapport note que «les attaques terroristes de 2016 à Bruxelles ont clairement montré que les problèmes de sécurité ne restent pas nécessairement des problèmes “éloignés”. »

En réalité ce que les attentats récents en Europe ont montré, c’est qu’à chaque fois les auteurs étaient liés d’une manière ou d’une autre aux services de renseignements qui les ont protégés après avoir donné carte blanche aux réseaux islamistes pour mener une guerre féroce contre le régime de Bachar el Assad en Syrie. Ils se sont battus pour le compte de l’OTAN avant d’organiser des attentats sanglants à travers l’Europe.

Le problème auquel sont confrontés l'armée belge, comme la bourgeoisie de tous les pays de l'Otan, est le manque d'enthousiasme, et en fait, la profonde opposition envers la guerre dans la population. Les jeunes ne veulent pas aller se faire tuer dans des guerres extérieures. L’institut Egmont note cyniquement qu’« une attention constante sur le recrutement d’un nombre bien plus élevé de jeunes hommes et jeunes femmes pour des carrières flexibles et attractives sera par conséquent la clé pour le futur, en particulier quand la situation économique se dégradera».