Les chasseurs de sorcières du Sénat brodent sur leur histoire d’épouvante anti-russe

Par Patrick Martin
7 octobre 2017

Lors d’une conférence de presse mercredi matin à Washington, les co-dirigeants de la Commission du renseignement du Sénat, le républicain Richard Burr de Caroline du Nord et le démocrate Mark Warner de Virginie, ont déclaré leur accord avec les conclusions d’un rapport d’agence de renseignement publié le 6 janvier dernier sur des allégations d’ingérence des Russes lors de l’élection présidentielle américaine de 2016.

À l’instar de la CIA, du FBI et de la NSA, les sénateurs ont cherché à représenter le gouvernement russe comme une menace majeure pour la démocratie américaine, employant une armée de pirates informatiques, de bots, de trolls et toute la faune d’Internet pour influencer les électeurs américains. Tous deux ont reconnu qu’il n’y avait aucune preuve de truquage du vote lui-même ou de son comptage.

Mais Warner a déclaré qu’il y avait un « consensus plus large que [des agents russes] ont piraté des fichiers politiques et ont publié ces fichiers dans le but d’influencer les élections ». Burr a ajouté : « Le renseignement russe est résolu, intelligent, et je considère que chaque responsable de campagne devrait prendre cela au sérieux alors qu’on s’approche des prochaines élections. »

Le républicain et le démocrate ont affirmé que les annonces attribuées aux russes sur Facebook visaient non seulement à influencer le résultat des élections présidentielles, mais aussi à susciter des conflits sociaux en Amérique. Les annonces achetées par des agents russes « ont été des attaques aveugles », a déclaré Burr, ajoutant que « le but global de l’implication de la Russie dans les élections américaines était de créer le chaos à tous les niveaux. « Ils ont eu beaucoup de succès ». Warner a déclaré que le but était « de semer le chaos et de créer la division dans notre pays », et les Russes ont obtenu un « taux de rendement appréciable » pour leurs investissements.

Ces commentaires ont été répétés et amplifiés dans les médias américains mercredi et jeudi, dans le cadre d’une campagne systématique pour décrire l’agitation sociale en tant que le résultat, non pas des conditions de vie détériorées et des catastrophes bouleversantes comme Las Vegas, Porto Rico ou l’ouragan Harvey, mais d’« agitateurs extérieurs » basés en Russie. La conclusion où mène cette façon de raisonner empruntée au maccarthysme est que toute personne attirant l’attention sur la profonde crise sociale du capitalisme américain est aux gages de Moscou.

Même si l’on devait accepter le postulat des agences de renseignement – que le gouvernement russe a favorisé l’élection de Trump et consacré ses efforts de cyber-propagande à ce sujet – l’ampleur de l’opération est ridiculement disproportionnée par rapport au résultat qu’elle est supposée avoir obtenue.

Toute une année de fouilles systématiques des activités de supposés bots et trolls russes sur Facebook, Instagram et d’autres plates-formes de médias sociaux a révélé une dépense totale de 100 000 dollars pour passer environ 3000 annonces, dont peu d’entre elles avaient trait directement au choix entre Clinton ou Trump le 8 novembre 2016.

Bien que selon le Washington Post ces annonces aient été visionnées dix millions de fois, la grande majorité de ces vues a eu lieu après l’élection, quand une campagne médiatique furieuse a été menée sur la présumée ingérence et a créé un degré d’intérêt plus élevé.

La supposée ingérence russe était l’insignifiante comparée à la campagne de Clinton à plusieurs milliards de dollars, ainsi qu’à l’effort de la campagne Trump pour supprimer des électeurs en utilisant ces mêmes moyens publicitaires sur Facebook – pour abaisser la participation électorale des gens considérés comme susceptibles de voter pour Clinton : les afro-américains, les jeunes femmes et ceux qui avaient soutenu le sénateur Bernie Sanders.

Selon une information dans la publication sur Internet Medium, la campagne de Trump a produit des centaines de milliers d’annonces numériques et de sites web, dont beaucoup n’étaient pas identifiés ouvertement avec le candidat, pour décourager les électeurs potentiels de Clinton. La campagne Trump a dépensé 150 millions de dollars dans cet effort de suppression des électeurs, 1500 fois plus que le prétendu effort russe pour son compte.

Comme le suggère cet exemple, ce qui se fait passer pour la « démocratie » en Amérique est tout le contraire. C’est un pays qui, pendant plus d’un siècle après la guerre civile, a empêché des millions de citoyens afro-américains de voter. C’est un pays où le vol des élections, que ce soit par un bourrage des urnes ou une intimidation physique des électeurs, a été élevé au niveau d’une forme d’art politique. Le chef-d’œuvre ultime de la corruption politique antidémocratique a été perpétré lors de l’élection de 2000, lorsque la Cour suprême a arrêté le dépouillement de milliers de votes et a volé l’élection à Al Gore.

Mais nous n’avons pas suffisamment d’espace pour une leçon d’histoire approfondie. Il suffit de dire que le processus électoral américain contemporain est systématiquement manipulé par les intérêts puissants du grand patronat, qui finance et contrôle les partis démocrate et républicain et le gouvernement américain à tous les échelons, fédéral, États et local.

Le sénateur Warner représente l’État de Virginie, dont le système politique est tellement corrompu que même le Delaware et le New Jersey à proximité sembleraient être par comparaison des modèles exemplaires d’intégrité électorale. Pour arriver au sommet de cette fosse septique qu’est la politique du Parti démocrate de Virginie, Warner a dépensé des millions de dollars qu’il avait empochés provenant de la vente de sa compagnie de téléphone portable à Nextel dans les années 1990. Ces ressources ont permis à Warner de s’acheter d’abord les fonctions de gouverneur de Virginie, puis le siège du Sénat qu’il occupe pour son deuxième mandat.

Warner est un type assez courant au Congrès. Le système électoral aux États-Unis est plus étroitement contrôlé par une étroite élite financière que dans tout autre pays prétendument démocratique dans le monde. Deux partis de droite, consacrés à la sauvegarde de la richesse des super-riches et des intérêts mondiaux de l’impérialisme américain, excluent effectivement tout autre concurrent de l’arène électorale, dans de nombreux cas par des barrières juridiques flagrantes qui excluent les candidats de partis tiers ou rendent leurs campagnes pratiquement impossibles. Les candidats des partis tiers sont systématiquement privés de la couverture médiatique et exclus des débats télévisés, voire écartés de l’inscription dans les listes de candidats dans la plupart des États à moins de répondre à des exigences onéreuses qui ne s’appliquent pas aux démocrates et aux républicains.

Il existe d’autres caractéristiques également antidémocratiques du système électoral américain, y compris, bien sûr, le Collège électoral, qui a permis à Trump de gagner la présidence, bien qu’il ait obtenu trois millions de voix en moins du vote populaire que son adversaire démocrate. Les lois sur l’identification des électeurs promulguées dans vingt-quatre États ont contribué de manière significative à la victoire de Trump en affectant de manière disproportionnée les données démographiques du Parti démocrate, y compris les électeurs afro-américains âgés et les étudiants.

Mardi, la Cour suprême des États-Unis a entendu des arguments sur le redécoupage des circonscriptions électorales pour les élections législatives du Congrès et de l’État, la pratique tristement célèbre selon laquelle les gouvernements des États républicains ou démocrates – les deux partis sont coupables, bien que les républicains aient plus de succès – établissent des circonscriptions électorales qui rendent leurs majorités législatives pratiquement insensibles aux changements dans le sentiment populaire.

Dans l’affaire du Wisconsin entendue par le tribunal, les républicains ont dessiné des cartes législatives de l’État afin que les grandes majorités démocrates soient concentrées dans quelques districts alors que les majorités républicaines plus petites mais sûres étaient réparties sur plus de districts. Avec 48 pour cent des voix, les candidats républicains ont gagné 60 pour cent des sièges. « Le résultat est préétabli dans la plupart des districts », a déclaré le juge Ruth Bader Ginsburg à un moment donné, avant de demander : « Que devient le précieux droit de vote ? »

La réponse au juge est simple : le droit de vote en Amérique est entièrement subordonné aux intérêts de l’élite dirigeante capitaliste.

(Article paru en anglais le 6 octobre 2017)