Le sens politique de la fusillade contre des membres du Congrès des États‑Unis

Par Eric London
17 juin 2017

Mercredi matin, James Hodgkinson a ouvert le feu sur un groupe de députés républicains, de lobbyistes, d’assistants parlementaires et de policiers sur un terrain de base-ball dans une banlieue de Washington DC, blessant le chef de la majorité républicaine Steve Scalise et quatre autres personnes. Hodgkinson, un partisan de Bernie Sanders, a été abattu par la police sur les lieux de l’attaque.

Scalise reste dans un état critique et a subi trois interventions chirurgicales. C’est la deuxième fois en moins d’une décennie qu’un membre du Congrès est abattu. En 2011, la congressiste de l’Arizona Gabrielle Giffords a reçu une balle dans la tête tirée par un agresseur de droite, Jared Loughner.

Comme c’est habituellement le cas lorsqu’un événement de ce genre a lieu, les médias regorgent d’hypocrisie moralisatrice et font peu d’analyse politique. Le New York Times a pris le temps de sortir de sa campagne hystérique anti-russe pour se solidariser avec Trump, en déclarant : « Le président Trump a déclaré juste ce qu’il fallait au lendemain de l’attaque mercredi : “Nous avons peut-être eu nos divergences, mais nous faisons bien de nous rappeler que toute personne qui sert dans la capitale de notre nation est là parce que, surtout, elle aime notre pays. Nous pouvons tous être d’accord que nous sommes bénis d’être des Américains.” »

Ce discours hypocrite éhonté a été publié le même jour où le Times a rapporté que Trump est maintenant la cible d’une enquête spéciale de Robert Mueller sur les allégations de liens avec la Russie

Le Washington Post a dénoncé Hodgkinson comme un « fou ». La sénatrice démocrate Claire McCaskill, du Missouri, a qualifié l’attaque de « mal indescriptible », tandis que le sénateur Sherrod Brown d’Ohio a déclaré que c’était un acte de « violence insensée ». Mercredi après-midi, Bernie Sanders a déclaré qu’il était « écœuré » par cet « acte méprisable » commis par un ancien bénévole de sa campagne présidentielle.

Qualifier Hodgkinson de dérangé, et même de malveillant, est une explication facile et fausse de la fusillade de mercredi. C’est un événement qui nécessite une explication politique. Bien qu’il soit légitime que Sanders se démarque clairement de cet acte, il n’a pas tenté de donner des explications possibles de ce qu’il s’est passé. À la place, il n’a fait que verser du mépris sur le cadavre de ce malheureux.

Le World Socialist Web Site s’oppose aux actes de violence dirigés contre les personnages politiques et les représentants de l’État, et non sur des bases morales superficielles, mais sur la base de principes politiques solides. Une longue expérience historique a montré que ces actes ne font rien pour défendre ou faire avancer les intérêts de la classe ouvrière. Au contraire, ils sont contre-productifs. Ils créent de la confusion et fournissent une excuse pour le renforcement des forces répressives de l’État.

La lutte contre le système capitaliste ne progresse pas en assassinant des représentants politiques individuels, mais en élevant la conscience politique dans la classe ouvrière et en mobilisant sa puissance politique dans la lutte pour le socialisme.

En fournissant une explication politique de cet acte politique, il est important d’examiner d’où vient l’homme qui l’a exécuté.

L’histoire de la vie de James Thomas Hodgkinson contient des éléments d’une tragédie sociale. L’odyssée de sa vie donne un aperçu de la vie en Amérique aujourd’hui et de comment un homme apparemment décent a pu finir par accomplir un acte aussi violent. Né en 1950 et connu par ses amis sous le nom de « Tom », il a été élevé dans la petite ville de Belleville, Illinois, de l’autre côté de la frontière à St. Louis, dans le Missouri.

Les amis de Hodgkinson ont été choqués par la nouvelle de mercredi. Un ami d’enfance, Dale Walsh, a déclaré au Belleville News-Democrat que Hodgkinson était « un mec aimant s’amuser » qui « n’a jamais reculé » sur ses convictions politiques, qui sont devenues plus affirmées au cours de la dernière décennie. « Je veux que les gens sachent qu’il n’était pas méchant », a déclaré Walsh. « Je suppose qu’il en avait marre de la politique ».

Il a terminé ses études au lycée West Belleville en 1968, et la même année, il a été éligible au service militaire obligatoire et risquait d’être déployé dans la guerre en cours au Vietnam. Au milieu des années 1970, il a ouvert une petite entreprise de construction, passant aux expertises de logements dans les années 1990. Comme des dizaines de millions d’hommes américains, Hodgkinson a connu sa part de conflits mineurs avec la police.

Ses amis d’enfance soulignent son choix de fournir une famille d’accueil à des enfants placés comme signe de son caractère généreux. Ses filles adoptives portaient les marques indélébiles de l’aggravation de la crise sociale des années 1990 et 2000.

L’une d’elles s’est suicidée en s’immolant à l’âge de 17 ans en 1996. L’autre a fait une overdose d’héroïne à 25 ans en 2015. L’appauvrissement de la région du sud de l’Illinois, qui hébergeait anciennement des dizaines de milliers de mineurs combatifs et un mouvement socialiste actif, est l’un des épicentres les plus touchés par la crise de l’addiction à l’héroïne et aux opioïdes. Belleville a actuellement un revenu par habitant de seulement 18 990 dollars annuels.

Ces dernières années, Hodgkinson vivait avec sa femme dans une petite maison à côté d’une route en terre en dehors de la ville. Il avait peu de voisins, mais il aimait faire du jardinage et bricoler dans la maison. Son arrière-cour donnait sur un kilomètre de champs de maïs vides vers le nord-ouest. Il allait parfois dans les bois avec ses fusils et tirait sur des cibles ou des arbres, comme c’est habituel dans les régions rurales du Midwest.

Il a développé un intérêt pour l’histoire et la politique. Il était profondément opposé, en particulier, à la guerre et aux inégalités sociales. Il a commencé à écrire des lettres au journal local le Belleville News-Democrat vers la fin de la période Bush. Elles donnent un aperçu de ses opinions politiques.

Le 12 juillet 2008, Hodgkinson a écrit : « Je crois que quiconque augmente ses richesses en temps de guerre est un profiteur de guerre et, en tant que tel, devrait être jugé sur de telles accusations. Je crois également que cela inclut le président Bush, le vice-président Cheney, la plupart de leur cabinet, tous les gens de Halliburton et toute personne qui fait des affaires dans le secteur pétrolier. »

Comme des millions d’Américains, l’élection de Barack Obama lui a donné de l’espoir, mais il est devenu désabusé lorsque l’administration n’a pas augmenté les taxes sur les riches. « Je ne sais pas pourquoi les démocrates ne proposent pas une modification spécifique des lois fiscales pour lancer la chose. Peut-être qu’ils ne se soucient pas non plus du travailleur », a-t-il écrit en 2011. « Il semble que les super-riches ont acheté leur vote aussi. »

À cette époque, Hodgkinson a commencé à employer régulièrement le terme « classe ouvrière » dans ses lettres. « Je n’envie pas les riches », a-t-il écrit. « Je méprise la façon dont ils ont acheté nos politiciens et ont détourné nos lois en leur faveur. »

Il a poursuivi : « Ces mecs trompent tout le monde dans ce pays tout en disant tout le temps qu’ils sont fauchés, alors que c’est le super-riche qui a tout l’argent. »

L’avènement du mouvement Occupy Wall Street a suscité l’enthousiasme de Hodgkinson. Il a écrit au Belleville News-Democrat : « J’adore voir se faire entendre les manifestants à New York, Boston et d’autres grandes villes. Cela aurait du avoir lieu plus tôt. »

Contrairement aux informations de la presse selon lesquelles il était démocrate, il a commencé à s’identifier comme politiquement indépendant et, en 2012, a écrit : « Vive Bernie Sanders ».

Le soutien de Hodgkinson à la campagne électorale de Sanders en 2016 a été bien documenté. « Je ne voterai jamais pour Hillary », a écrit Hodgkinson sur Facebook, ajoutant qu’« une désignation pour Hillary équivaut à une victoire pour Trump ».

L’élection de Trump l’a laissé en colère et aigri et c’est devenu un facteur déstabilisant. Son frère Michael a déclaré au New York Times que Hodgkinson est parti pour Washington DC, vers mars. Il y est resté plus longtemps que prévu. Son frère a déclaré que Hodgkinson avait téléphoné récemment et « a dit à sa femme qu’il reviendrait à la maison bientôt parce qu’elle lui manquait et ses chiens ausssi. »

C’était un homme troublé, motivé par la rencontre entre d’immenses difficultés personnelles et une colère politique désorientée. NBC News a rapporté que Hodgkinson dormait sur un matelas à l’arrière de sa camionnette, où il gardait le fusil semi-automatique utilisé dans son attaque. De toute évidence, il a regardé l’équipe de base-ball républicaine pendant des semaines. Pendant le temps où il était à Washington, et dans les jours précédant l’attaque, les événements politiques qui se déroulaient n’ont pas apaisé sa colère.

Beaucoup dans l’establishment politique ont exprimé un choc et de l’incrédulité à propos des événements du mercredi. Ils n’ont pas le droit d’être surpris. De tels événements sont maintenant un phénomène courant de la vie américaine, avec 372 fusillades de masses signalées rien qu’en 2016.

Les États-Unis sont dominés par la violence et les inégalités, et pourtant la grande majorité de la population n’a aucun moyen d’exprimer sa colère sociale à travers les institutions du gouvernement, les tribunaux, les syndicats, la presse capitaliste ou les partis politiques.

Les batailles politiques à Washington sont totalement éloignées des préoccupations réelles d’une grande partie de la population. Au moment où le Parti démocrate dépense toute son énergie politique dans une campagne anti-russe hystérique destinée à entraîner un changement dans la politique étrangère de Trump, ce qui motive la colère populaire dans la classe ouvrière ne sont pas les accusations abracadabrantes d’une conspiration russe, mais les inégalités sociales et la guerre.

Il faut en tirer des enseignements. La colère sociale est réelle et elle monte. Des millions de travailleurs s’attendent avec impatience au développement de la lutte sociale – et non du terrorisme individuel – pour résoudre les nombreux problèmes de la vie personnelle et sociale. La tâche du Comité international de la Quatrième Internationale est d’unifier toutes les luttes sociales disparates des travailleurs et des jeunes dans une lutte politique de masse pour la réorganisation socialiste de l’économie mondiale.

(Article paru en anglais le 16 juin 2017)