Les autorités indiennes veulent envoyer en prison encore plus de travailleurs accusés à tort

Par Shannon Jones
17 juin 2017

Le gouvernement de l’État d’Haryana, situé au nord-ouest de l’Inde, s’apprête à contester l’acquittement de 117 anciens travailleurs de l’automobile de Maruti Suzuki qui ont été innocentés par un tribunal au début de l’année après avoir fait l’objet d’accusations infondées.

Les accusations sont la conséquence d’une altercation provoquée par la direction en juillet 2012 et d’un incendie à l’usine Manesar qui a entraîné la mort d’un directeur d’entreprise. Le constructeur automobile japonais, l’État indien et l’establishment politique se sont servis des événements du 18 juillet 2012 pour purger ses effectifs et mener une chasse aux sorcières juridique contre les travailleurs de l’usine de montage automobile qui étaient apparus comme un centre d’opposition aux piètres conditions de travail ressemblant à celles des ateliers de misère qui règnent dans la ceinture industrielle de Gurgaon-Manesar dans la banlieue de la capitale indienne, Delhi.

Le gouvernement régional qui est mené par le parti Bharatiya Janata (BJP – Parti du peuple indien) a également déclaré vouloir demander des peines plus sévères pour 18 travailleurs reconnus coupables d’« émeutes » et d’autres accusations liées à l’incident. Les hommes ont été condamnés à des peines de prison allant de 3 à 5 ans.

Le procureur général de l’Haryana, Raj Mahajan, a déclaré jeudi dernier à la presse que l’appel formé par l’État contre le jugement a été préparé et sera bientôt déposé à la haute cour (cour d’appel de chaque État).

En mars, le tribunal de district de Gurugram (Gurgaon) a déclaré 31 anciens travailleurs de Maruti Suzuki coupables d’actes découlant des événements survenus en 2012. Treize des 31 travailleurs ont été condamnés pour des accusations de meurtre fabriquées en rapport avec la mort du directeur et ont reçu des peines d’emprisonnement devant être éxécutées dans le brutal système pénitentiaire de l’Inde. Les personnes incarcérées à vie incluent l’ensemble de la direction du Syndicat des travailleurs de Maruti Suzuki (MSWU), un syndicat indépendant construit tout au long d’une série de grèves militantes et d’occupations entre 2011 et 2012 en opposition à un syndicat pro-entreprise soutenu par le gouvernement.

Ils sont victimes d’une vendetta juridique. Le seul « crime » commis par ces travailleurs est de s’être opposé aux salaires de misère et au régime de travail brutal que les sociétés transnationales imposent aux travailleurs dans les nouvelles industries mondialement intégrées en Inde.

Le tribunal a acquitté les 117 travailleurs au vu de preuve incontestable que la police et le ministère public avaient fabriqué des preuves, influencé les témoins et illégalement agi de concert avec la direction de Maruti Suzuki.

Les avocats de la défense ont montré que la police avait arrêté 87 des 117 travailleurs en se fondant sur des listes fournies par un haut responsable de Maruti Suzuki, qui n’était même pas employé à l’usine de Manesar et qui n’avait pas été témoin de l’altercation. Plus tard, craignant que cela ne soit divulgué au tribunal, la police a fabriqué des preuves en incitant quatre fournisseur de main-d’œuvre de Maruti Suzuki à dire qu’ils avaient accusé les 87 hommes.

Les actions illégales de la police à l’encontre des 87 étaient parfaitement conformes à la conduite de l’État tout au long de l’affaire. La police a omis d’effectuer des examens médico-légaux élémentaires sur des éléments de preuves clés. Le ministère public a changé des parties fondamentales de l’accusation, y compris le genre d’arme dont les travailleurs se seraient servis lors de leur prétendu assaut contre les directeurs de la société. L’accusation n’a pas été en mesure de créer un lien quelconque entre un travailleur de Maruti Suzuki et le mystérieux incendie qui avait éclaté dans l’usine en plein milieu de l’altercation, et ce en dépit du fait que l’incendie a été le point capital du dossier d’accusation, vu qu’il a causé la mort par asphyxie du directeur de l’entreprise.

Et pourtant, le juge a délibérément ignoré tout cela en maintenant les accusations sans fondement à l’encontre des 31, y compris des responsables du MSWU.

Le fait que le gouvernement de l’État d’Haryana fasse appel du jugement est un autre acte de vengeance. Il vise à intimider les travailleurs de toute l’Inde et à prouver aux grandes entreprises qu’elles peuvent compter sur les autorités et l’establishment politique pour éradiquer toute résistance aux conditions de la main-d’œuvre bon marché dans les usines automobiles ou autres sites de production. Les responsables gouvernementaux et les représentants de la magistrature ont eux-mêmes affirmé à maintes reprises que les travailleurs de Maruti Suzuki devaient être condamnés pour l’exemple afin de rassurer les investisseurs.

Maruti Suzuki est la filiale indienne de Suzuki Motor Corporation dont le siège est au Japon. Suzuki est la quatrième entreprise automobile du Japon. Elle est typique des sociétés transnationales qui sillonnent le globe à la recherche des coûts de production les plus bas. Dans le cadre de son régime de main-d’œuvre bon marché, elle emploie un grand nombre de travailleurs contractuels tout particulièrement exploités. En effet, l’une des principales revendications du MSWU est d’abolir la sous-traitance.

De par la victimisation des travailleurs de Maruti Suzuki, la direction a intensifié l’exploitation de sa main-d’œuvre et a accru les bénéfices des investisseurs. Le constructeur automobile se vante de produire actuellement une voiture toutes les 12 secondes dans ses usines indiennes.

Le ministre indien des Finances, Arun Jaitley, a récemment visité le Japon pour demander de nouveaux investissements. Ce faisant, il a rencontré Osamu Suzuki le patron de Suzuki Motors. Suite à cette réunion, Suzuki a promis d’investir 880 millions de dollars américains dans l’État indien de Gujarat.

Le procès des travailleurs de Maruti Suzuki est un simulacre du début à la fin. Un avocat de la société a agi à titre de co-représentant de l’accusation. Aucun des travailleurs de l’usine ne fut autorisé à témoigner lors du procès, alors que libre cours fut laissé aux directeurs de fournir des témoignages qui se contredisaient tout en étant visiblement répétés à l’avance.

Le président du tribunal a refusé d’autoriser les avocats de la défense à rappeler à la barre des témoins à charge pour un nouvel interrogatoire. Une haute cour a constaté que cela priverait les accusés du droit à un procès équitable. Mais la plus haute juridiction de l’Inde, la Cour suprême de l’Inde, est intervenue pour maintenir la machination et infirmer la décision de la haute cour.

Afin de fournir une couverture pseudo-juridique à la condamnation des 31, le juge de première instance a pris un certain nombre de décisions qui ont essentiellement déplacé la charge de la preuve de l’accusation vers les travailleurs, en violation des principes juridiques élémentaires.

Dans son argumentation expliquant pourquoi il réclamait la mort par pendaison pour les 13 travailleurs de Maruti Suzuki condamnés pour meurtre, le procureur spécial Anurag Hooda a déclaré : « Notre croissance industrielle a régressé, l’IDE [Investissement direct étranger] a tari. Le premier ministre Narendra Modi a lancé la campagne du "Make in India » mais de tels incidents ternissent notre image. »

En Inde, les partis de l’establishment ont eux aussi apporté leur pierre à cette machination. Ceci inclut le parti suprématisme hindou au pouvoir, le BJP, qui est dirigé par le Premier ministre Narendra Modi, et le Parti du Congrès qui forme l’opposition.

À Haryana c’est un gouvernement régional dirigé par le Parti du Congrès qui a déclenché la vendetta juridique contre les travailleurs de Maruti Suzuki et c’est un gouvernement régional mené par le BJP qui fait maintenant appel de l’acquittement des 117 et qui cherche à imposer des peines plus sévères aux 18 travailleurs condamnés pour des inculpations moins graves.

Le CIQI insiste sur le fait qu’aucune confiance ne peut être accordée aux tribunaux qui sont contrôlés par les grands groupes, aux partis politiques qui sont à la botte du patronat ou aux syndicats officiels qui sont favorables à la direction. Seule la mobilisation politique indépendante des travailleurs dans les entreprises, et de la classe ouvrière en général, peut contribuer à la libération des travailleurs de Maruti Suzuki.

La campagne menée par les partisans de le CIQI pour la défense des travailleurs de Maruti Suzuki se déroule avec en toile de fond les tentatives des syndicats officiels, qui sont contrôlés par les staliniens, de la détourner en appels infructueux à l’attention des politiciens de l’establishment afin d’étouffer les protestations visant à les soutenir. Le « Parti communiste de l’Inde (marxiste) » (CPM), stalinien, a cherché à saboter la défense des travailleurs de Maruti Suzuki parce qu’il soutient la volonté du gouvernement indien d’attirer des investissements étrangers dans le pays en maintenant les salaires le plus bas possible et en réprimant les luttes ouvrières. Les staliniens craignent l’esprit combatif des travailleurs de Maruti Suzuki, tout comme ils sont hostiles à toute initiative indépendante de la classe ouvrière.

Si les autorités publiques se sentent actuellement encouragées de lancer de nouvelles mesures vindicatives contre les travailleurs de Maruti Suzuki, cela témoigne du rôle traître joué par les staliniens indiens qui ont cherché à enterrer l’affaire. Pendant des semaines, l’organe de presse de langue anglaise du CPM, People's Democracy, n’avait même pas signalé la condamnation des 31 de Maruti Suzuki et les peines d’emprisonnement à vie infligées à 13 d’entre eux dont les 12 membres du bureau exécutif du MSWU.

Le CIQI et le WSWS demandent instamment aux travailleurs du monde entier de se porter à la défense des travailleurs de Maruti Suzuki. Dans des conditions de travail déplorables et d’exploitation brutale, ils ont mené une lutte pour les travailleurs du monde entier. En revanche, si Suzuki et l’élite dirigeante indienne parviennent à jeter en prison ces travailleurs militants sur la base d’accusations fallacieuses, cela ne fera que renforcer et encourager les transnationales et leurs hommes de main politiques.

Nous sollicitons les travailleurs de par le monde à signer la petition en ligne afin de s’opposer au complot tramé contre les travailleurs de Maruti Suzuki et diffuser largement cette affaire parmi les travailleurs des quatre coins du monde.

(Article original paru le 13 juin 2017)