Allemagne : un professeur de droit accuse Baberowski d’extrémisme de droite et de révisionnisme historique

Par Peter Schwarz
17 juin 2017

Deux semaines se sont écoulées depuis que le professeur Jörg Baberowski a retiré sa plainte contre la représentation étudiante (ASTA) de l’Université de Brême.

Le titulaire de la chaire d’Histoire de l’Europe orientale à l’Université Humboldt (HU) voulait interdire aux étudiants de Brême de critiquer ses déclarations et de le décrire comme un extrémiste de droite et un raciste. Il vient d’essuyer un échec cuisant à tous égards dans cette affaire. Son avocat a été obligé de retirer sa plainte le 1ᵉʳ juin afin d’éviter que les arguments des juges ne figurent par écrit dans un jugement officiel. Ce qui aurait eu des effets dévastateurs pour la réputation de Baberowski. La Cour d’appel de Cologne (OLG) avait clairement laissé entendre durant la procédure orale vouloir prononcer un jugement en faveur de l’ASTA.

En dépit de l’échec de son action en justice, une déclaration en date du 30 mars 2017 de la présidence de l’HU prenant fait et cause pour Baberowski demeure toujours accessible dans l’espace presse du site officiel de l’université Humboldt. La présidence y affirme que les propos scientifiques de Baberowski ne sont pas « d’extrême-droite » et que les critiques à leur égard sont « inacceptables ». En cas de transgression, les critiques de Baberowski s’exposent à des poursuites pénales.

La déclaration fait référence à une décision rendue le 15 mars 2017 par le tribunal de grande instance de Cologne et qui fut explicitement rejetée par l’OLG en devenant caduque après le retrait de la plainte. Les juges de l’OLG ont spécifiquement contredit l’affirmation selon laquelle les déclarations de Baberowski avaient été tirées de leur contexte et « faussement citées de façon à en dénaturer leur sens », comme le dit la présidence de l’Université Humboldt.

Et malgré cela, la présidence n’a pas rétracté sa déclaration. Aucun des 23 professeurs signataires n’est revenu sur sa décision. L’on ne peut que conclure qu’il s’agit d’une décision consciente de défendre ou du moins de couvrir des positions d’extrême-droite et le révisionnisme historique.

C’est ce qu’a indiqué sans équivoque le juriste renommé Andreas Fischer-Lescano dans un article d’une page entière paru le 10 juin dans le Frankfurter Rundschau et qui est actuellement disponible en ligne. Le professeur de droit qui dirige le Centre de politique juridique européenne (Center of European Law and Politics) de l’Université de Brême est expert en droit public, en droit européen et en droit international. Il devint célèbre dans tout le pays en 2011 en découvrant que le ministre de la défense de l’époque, Karl-Theodor zu Guttenberg, avait plagié des textes dans sa thèse de doctorat. Ce qui conduisit finalement à la démission de Guttenberg.

Fischer-Lescano conseille aux partisans de Baberowski de considérer sa défaite à Cologne « comme une occasion de se distancer de leur blanchiment prématuré de l’universitaire. » Il y a de bonnes raisons pour que la cour d’appel insiste « après une analyse minutieuse des écrits de Baberowski et des déclarations relatives à la politique du jour », sur l’idée que ce dernier doit « accepter que ses positions soient qualifiées d’extrême-droite ». Les causes « se trouvant dans les travaux même de Baberowski ».

À la différence de la déclaration de la présidence, qui décrit Baberowski comme jouissant d’une « intégrité » incontestée en tant que scientifique, n’a pu être qualifié d’extrémiste de droite, à tort ou à raison, qu’« en raison du [seul] droit à la liberté d’opinion qui est garanti dans la loi fondamentale », Fischer-Lescano souligne que l’on ne peut « faire une distinction entre l’auteur d’extrême-droite de textes sur l’actualité politique » et l’« excellent scientifique ». En ce qui concerne Baberowski, ses « travaux et ses déclarations scientifiques sur la politique du jour » se cristallisent « en un amalgame de critiques d’extrême-droite qui est imprégné d’un révisionnisme historique et de motivations nationalistes. »

Fischer-Lescano justifie ceci en détail dans son article. Il indique comment Baberowski a défendu l’apologiste nazi Ernst Nolte dans l’article paru en février 2014 dans Der Spiegel en affirmant : « Hitler n’était pas un psychopathe. Il n’était pas cruel. Il ne voulait pas que les gens parlent de l’extermination des Juifs à sa table. » Baberowski a répété récemment cette remarque plusieurs fois en la justifiant.

Historiquement, il est tout simplement faux d’affirmer que Hitler ne voulait pas discuter de l’extermination des Juifs à sa table, a remarqué Fischer-Lescano en se fondant sur des discussions documentées tenues à table à la Wolfsschanze (le quartier général La Tanière du Loup). Mais, même si Hitler était resté silencieux à sa table, l’on ne pouvait pas « en déduire que Hitler n’était pas « cruel ». Il n’y a « pas de contexte concevable dans lequel la déclaration de Baberowski comme quoi Hitler n’était pas cruel ne serait pas répugnante ». La cruauté, poursuit Fischer-Lescano est « l’une des circonstances aggravantes en cas de meurtre. L’auteur du crime agit de façon insensible et impitoyable. Mais qu’est-ce l’Holocauste si ce n’est un meurtre de masse cruel ? »

Plus loin dans son article, Fischer-Lescano souligne que Baberowski élimine « totalement l’antisémitisme de son modèle explicatif de la violence nazie. » Il ajoute que dans son étude de la violence, Baberowski n’utilise pas une seule fois le mot antisémitisme.

Dans ses déclarations sur l’actualité politique concernant la violence et les réfugiés, Baberowski argumente en termes « ouvertement nationalistes », écrit Fischer-Lescano. Il cite comme exemple le fait que Baberowski affirme, pour ce qui est de l’intégration des réfugiés, que ceci met en danger « la continuité du patrimoine culturel que nous perpétuons et qui assure la stabilité et la cohérence sociales ». Il précise également que Baberowski encourage la violence, s’agissant de gens « qui veulent nous détruire nous et notre mode de vie ».

Dans le même temps, Baberowski minimise la violence à laquelle les réfugiés sont exposés : « Les réfugiés morts en Méditerranée, les attaques xénophobes en Allemagne, les centres d’hébergement de réfugiés incendiés – la violence à l’encontre des réfugiés est, pour ce chercheur sur la violence, « relativement inoffensive » et représente une réaction compréhensible aux problèmes de l’immigration », écrit Fischer-Lescano.

Fischer-Lescano aborde également les méthodes employées par Baberowski et ses partisans pour museler ses critiques. Du fait de la clôture de la procédure judiciaire, c’est un « bizarre spectacle d’auto-mise en scène » qui prend fin, écrit-il. Depuis des mois, Baberowski « propage, dans les suppléments littéraires des journaux, le récit selon lequel il est la victime de gardiens du temple moral de gauche et qui se livrent à une terreur intellectuelle contre lui ». Le même ton se retrouve dans les déclarations de soutien qui dépeignent Baberowski comme un scientifique de renom injustement diffamé.

Baberowski « tente de définir son discours révisionniste et nationaliste comme étant le “nouveau centre” (neue Mitte) en s’insurgeant contre le fait d’être décrit pour ce qu’il est vraiment : un extrémiste de droite. Il a, et c’est ce qui est scandaleux, réussi des mois durant à recueillir un soutien pour ses propos extrémistes de droite en mobilisant de nouveaux alliés qui lui ont inconditionnellement certifié qu’il ne s’exprimait pas comme un extrémiste de droite » a remarqué Fischer-Lescano.

L’auteur de l’article ajoute, qu’alors que Baberowski « a discrédité ceux qui ont critiqué ses déclarations, tout en intimidant les étudiants critiques à son égard et en s’efforçant de les réduire au silence, il a cherché, par décision judiciaire, à revendiquer pour lui-même le droit à la liberté d’opinion. »

Fischer-Lescano accuse la présidence de l’Université Humboldt de « ne dire mot dans sa déclaration de mars sur cette démarche ignoble – alors même qu’elle cible les étudiants – en affirmant au contraire que le professeur ne raisonne “pas comme un extrémiste de droite” dans ses travaux scientifiques. » Cela montre « à quel point un discours d’extrême-droite est devenu normal dans les universités. » Une université qui, après l’échec subi par Baberowski à Cologne, insiste pour dire que « son professeur ne s’exprime pas comme un extrémiste de droite » se rend elle-même « complice d’un enseignement universitaire d’extrême-droite. »

Ceci est effectivement le cas. Mais, il faut ajouter qu’au cours de ces trois dernières années, fort peu d’universitaires ou de journalistes ont été offusqués par les points de vue extrémistes de droite et le révisionnisme historique orchestré par Baberowski. Les seuls à avoir alerté sur sa défense de Nolte et de Hitler ont été le Sozialistische Gleichheitspartei (Parti de l’Égalité socialiste – SGP) et les Étudiants et jeunes internationalistes pour l’égalité sociale (IYSSE, International Youth and Students for Social Equality). C’est la raison pour laquelle ils furent la cible d’une campagne hystérique de dénigrement dans les médias, et ce sans qu’une seule voix ne s’élève en signe de protestation.

Le Frankfurter Allgemeine Zeitung avait excellé dans cette campagne. Le 27 mars 2017, il avait publié une diatribe de Heike Schmoll intitulée « Le poison insidieux de la diffamation » où des mensonges éhontés avaient succédé à des calomnies scandaleuses accusant l’IYSSE d’avoir, de par ses critiques des déclarations d’extrême-droite de Baberowski, violé le principe de la « liberté de la recherche scientifique ».

Le quotidien Die Welt et le magazine Cicero n’étaient pas en reste, et même Die Zeit a affiché son soutien à Baberowski dans un long article de presse de Mariam Lau. Fischer-Lescano a raison d’affirmer que le « discours d’extrême-droite » est « devenu scandaleusement normal », et pas seulement dans les universités.

Si l’IYSSE et le SGP n’avaient pas traité ces questions en dépit des énormes pressions subies, Baberowski serait en mesure de tranquillement continuer à répandre son idéologie d’extrême-droite. Le parti Die Linke (La Gauche), les sociaux-démocrates (SPD) et les Verts ont tous gardé un silence assourdissant ou ont pris fait et cause pour Baberowski. La présidente de l’Université Humboldt, Sabine Kunst, est une politicienne sociale-démocrate du SPD.

Alors que l’administration de l’HU et plusieurs autres établissements universitaires ainsi que de nombreux professeurs ont appuyé Baberowski ou sont restés silencieux, les critiques émises par l’IYSSE ont bénéficié d’un fort soutien parmi les étudiants et les travailleurs. De nombreuses organisations étudiantes, y compris le parlement étudiant de l’HU, ont adopté des résolutions critiquant les propos de Baberowski.

L’ASTA de Brême a protesté contre Baberowski de son propre chef. Mais a pu, au cours de la procédure judiciaire contre Baberowski, s’appuyer sur les documents élaborés par l’IYSSE et le SGP. Fischer-Lescano a lui aussi utilisé des citations tirées du livre publié en 2015 par la maison d’édition Mehring Verlag et intitulé Science ou propagande de guerre (Wissenschaft oder Kriegspropaganda ?) ainsi que des extraits d’articles publiés au cours de la polémique avec Baberowski sur le World Socialist Web Site.

En dernière analyse, la normalisation du « discours d’extrême-droite dans les universités » est la conséquence d’un changement politique fondamental. Il y a trois ans, dans sa première déclaration relative à l’affirmation de Baberowski selon laquelle « Hitler n’était pas cruel », l’IYSSE avait souligné le lien existant entre la banalisation par Baberowski des crimes de Hitler et la recrudescence du militarisme allemand.

Le président allemand Joachim Gauck et d’autres membres influents du gouvernement venaient tout juste de proclamer la « fin de la retenue militaire ». Comme l’écrivait l’IYSSE en 2014, « Cette tentative d’établir une version fausse de l’histoire intervient à un moment critique de l’histoire allemande. La résurrection du militarisme allemand exige une nouvelle interprétation de l’histoire qui minimise les crimes de l’époque nazie. »

Depuis lors, cette militarisation a continué de progresser. La lutte contre les « tendances d’extrême-droite dans l’enseignement universitaire » – comme le dit Fischer-Lescano dans le titre de son article – ne fait donc que commencer. Elle est indissoluble de la lutte contre le militarisme et la guerre.

L’IYSSE exige que la présidence de l’Université Humboldt rétracte publiquement sa déclaration en faveur de Baberowski en la retirant du site Internet de l’HU. Une lettre ouverte à cet effet et datée du 8 juin est restée sans réponse ce jour.

La direction de l’université s’est profondément discréditée et cherche apparemment à gagner du temps. Alors qu’elle avait licencié le sociologue de gauche Andrej Holm (article en anglais) pour une affaire insignifiante, pour ne le réintégrer qu’après que les étudiants aient manifesté, elle défend coûte que coûte l’historien d’extrême-droite Jörg Baberowski. L’issue de la procédure judiciaire à Cologne a pourtant contrecarré ses plans.

(Article original paru le 15 juin 2017)