Rapport du deuxième congrès national du Parti de l’égalité socialiste

Par David North
29 décembre 2012

Je déclare ouvert le deuxième congrès national du Parti de l’égalité socialiste. Ce congrès se tient au milieu de la plus grande crise économique, politique et sociale du capitalisme aux États-Unis et dans le monde depuis les années 1930. Nul besoin d’être marxiste pour reconnaître l’extrême fragilité de l’ensemble du système économique international. À en juger par les commentaires qui apparaissent dans la presse bourgeoise, la théorie de la « catastrophe » semble avoir gagné un grand nombre d’adhérents. Quatre ans après l’effondrement spectaculaire de Lehman Brothers en septembre 2008, il n’y a aucun signe que la crise économique mondiale diminue d’intensité.

La stagnation de la croissance de l’emploi et la détérioration brutale de la production manufacturière aux États-Unis démentent les affirmations de l’administration Obama selon laquelle une « reprise » est en cours. La probabilité d’une reprise substantielle et durable de l’économie américaine est réduite de façon significative par la crise qui s’aggrave en Europe et en Asie. Les baisses simultanées des taux d’intérêt jeudi par la banque centrale de Chine et la Banque centrale européenne, combinées avec la décision de la Banque d’Angleterre d’accélérer son programme de relance, témoignent de la croyance largement répandue au sein des élites dirigeantes que l’état de l’économie mondiale se détériore rapidement.

Cette crise revêt un caractère systémique. Les institutions qui ont été au cœur même de la croissance et de la stabilité du capitalisme mondial au lendemain de la Seconde Guerre mondiale sont en train de s’effondrer. La crise chronique de l’euro laisse présager l’échec du projet de l’« unité » européenne. Les élites dirigeantes n’ont aucune réponse crédible à la crise qui a été dans une large mesure déclenchée par leur imprudence. En tant que classe, elles sont à la fois politiquement et moralement en faillite. Le phénomène de financiarisation défini par un économiste contemporain comme un « modèle d’accumulation dans lequel les profits sont réalisés de plus en plus dans les circuits financiers plutôt que par le biais du commerce et de la production des produits de base » [1] – représente le triomphe du parasitisme économique, et, avec lui, la descente de la société bourgeoise dans les bas-fonds de la criminalité.

Le dernier scandale a été révélé à la suite de l’admission par la Barclays Bank de Londres qu’elle avait manipulé le taux interbancaire London Inter-Bank Offered Rate (LIBOR). La banque n’est, sans aucun doute, que l’une des nombreuses institutions impliquées dans cette fraude. Les implications et l’impact de la fixation du LIBOR peuvent difficilement être quantifiés. La « fixation » du LIBOR est l’équivalent financier de trafiquer les séries mondiales de base-ball! Le LIBOR est le point de référence pour déterminer les taux d’intérêt sur les prêts bancaires des innombrables transactions commerciales survenant chaque jour à travers le monde.

Décrivant une forme beaucoup moins développée de la financiarisation, quelque 92 ans plus tôt, Trotsky observait : « Le pressurage systématique de la plus-value qui fut jadis pour l’entrepreneur la seule source de revenus, semble à présent une occupation trop fade aux messieurs les bourgeois qui ont pris l’habitude de doubler, de décupler leurs dividendes dans l’espace de quelques jours, au moyen de spéculations savantes basées sur le brigandage international. » [2] La désintégration de la légalité dans le domaine économique se reflète dans celle du domaine politique.

Le parasitisme qui imprègne la société capitaliste sous-tend la violation flagrante de la Constitution américaine. L’anarchie règne dans les sommets de la société capitaliste. En décembre 2000, lorsque l’affaire Gore contre Bush était portée devant la Cour suprême, j’ai alors dit que l’issue de celle-ci révélerait la mesure dans laquelle il existait encore une souscription aux principes démocratiques au sein de la classe dirigeante. La Cour suprême a sanctionné le vol de l’élection, sans la moindre protestation de quelque partie importante que ce soit de l’establishment. Dans la décennie qui a suivi, on a assisté à un assaut sans relâche contre les droits démocratiques fondamentaux. Nous vivons aujourd’hui dans un pays où le gouvernement déclenche des guerres sur la base de mensonges éhontés, pratique la torture, et revendique le droit de tuer des gens partout dans le monde, y compris des citoyens américains, sans la moindre application régulière de la loi. Le président Obama n’est pas, on peut le supposer, le premier président à ordonner des assassinats. Mais il est le premier à s’en vanter, et à faire savoir qu’il consacre une partie importante de son temps à superviser et à sélectionner des cibles dans le cadre d’un programme d’exécutions extrajudiciaires.

À la suite d’un article dans le New York Times détaillant le rôle central joué par Obama dans le programme illégal d’exécutions extrajudiciaires, l’ancien président Jimmy Carter a émis une protestation publique. Carter n’est certes pas un ange politique. Mais il craint les conséquences de l’abandon par le gouvernement des fondements constitutionnels de la domination bourgeoise. L’ancien président sait que la Constitution est la source essentielle de la légitimité du gouvernement américain. Sans l’autorité de la Constitution, que le président jure de « préserver, de protéger et de défendre », l’État n’a aucune légitimité. Dans la mesure où elle abandonne le constitutionnalisme, la classe dirigeante doit recourir de plus en plus ouvertement à la force et à la violence.

L’abandon des principes constitutionnels ne signifie pas simplement un changement de politique par une administration. C’est au contraire l’expression politique des changements dans les relations entre les principales classes de la société. Ces changements dans les formes de la domination de classe sont le résultat des contradictions insolubles de l’économie américaine et mondiale. Plusieurs années avant le déclenchement de la Première Guerre mondiale, Lénine mettait en garde dans un article analysant l’évolution de la social-démocratie allemande, qu’une « phase d’un demi-siècle » dans l’histoire où les conditions de légalité politique avaient prédominé, était en train de céder la place à une autre phase. Lénine comprenait alors que les conditions objectives conduisaient à « la destruction de toute légalité bourgeoise », les premiers signes de celle-ci étant « les efforts paniqués de la bourgeoisie pour se débarrasser de la légalité qui, bien qu’elle soit son propre ouvrage, lui est maintenant insupportable ». [3]

L’histoire a étayé l’analyse de Lénine. Le déclenchement de la Première Guerre mondiale a mis fin à une longue « phase » de développement socio-économique et politique. L’ère de progressivité et de légalité a fait place à celle des guerres et des révolutions. Nous assistons aujourd’hui à la fin d’une autre longue phase de développement historique, au cours de laquelle les antagonismes interimpérialistes avaient été maîtrisés et la résistance sociale de la classe ouvrière supprimée. En fait, il serait plus correct de dire que nous sommes déjà entrés dans une nouvelle phase du développement historique, et que celle-ci sera caractérisée par les plus grandes convulsions sociales de l’histoire. En effet, c’est là le sens de l’affirmation de notre principale résolution politique que la crise de 2008 représente, pas moins que 1914, 1929 et 1939, un tournant dans l’histoire mondiale.

La tâche du présent congrès est de comprendre les implications politiques de ce « tournant » du point de vue de l’évolution historique de la Quatrième Internationale. Il y a 74 ans, Trotsky commençait le document fondateur de la Quatrième Internationale par ces mots : « La situation politique mondiale dans son ensemble se caractérise avant tout par la crise historique de la direction du prolétariat. » Pour déterminer sa réponse à la crise avancée du système capitaliste mondial, le présent congrès doit aborder la question suivante : dans le cadre de l’examen de l’interaction entre les contradictions objectives du capitalisme mondial et la lutte des classes d’un côté, et le développement de la Quatrième Internationale de l’autre, comment évaluons-nous actuellement la crise de direction de la classe ouvrière?

Cette question nécessite un examen de l’histoire du mouvement trotskyste. Ce n’est pas un exercice purement académique : l’étude de l’histoire de la Quatrième Internationale fournit une compréhension plus profonde des processus socio-économiques essentiels qui sous-tendent le développement de la lutte des classes. Tenter d’analyser la situation actuelle et de déterminer des tâches « concrètes » sans mener un examen de l’expérience historique, n’équivaudrait à rien de plus que de pratiquer de l’impressionnisme politique, basé sur une sélection plus ou moins éclectique de données empiriques glanées dans les médias, les divers rapports des gouvernements et des milieux universitaires, avec peut-être, quelques observations personnelles. Une telle approche ne peut égaler une meilleure compréhension venant d’un examen de l’évolution historique des forces sociales qui, influencées par les tendances objectives du développement économique, ont trouvé leur expression distincte à différentes périodes et « phases » de la lutte des classes.

Cette approche historique exige du présent congrès un haut niveau de conscience politique. Le présent congrès constitue lui-même un important « moment » dans le développement de la lutte des classes. Les délégués réunis dans cette salle participent aux délibérations du présent congrès non pas comme une collection d’individus choisis au hasard, mais en tant que représentants d’une nette tendance politique internationale qui a été définie par la lutte – couvrant plusieurs décennies – pour le programme de la révolution socialiste mondiale. Comme l’histoire le démontre, les luttes au sein de ce mouvement se sont développées soit en tant que résultat direct, ou soit en anticipation des changements importants survenant dans la situation politique internationale et les relations correspondantes des forces de classe.

Pour agir consciemment dans le processus historique, un révolutionnaire doit s’approprier tout ce qui est possible des expériences et des traditions de la Quatrième Internationale. Un marxiste doit pouvoir situer sa propre pratique dans la trajectoire historique de la lutte pour résoudre la crise de la direction révolutionnaire. Il y a presque exactement 30 ans, à l’automne 1982, alors que je cherchais à préciser, tout d’abord dans mon esprit, l’importance des différences en matière de théories, de perspectives et de pratiques politiques apparues à l’intérieur du Comité international de la Quatrième Internationale, j’ai écrit :

« L’histoire du trotskysme ne peut être comprise comme une série d’épisodes déconnectés. Son développement théorique a été soustrait du cadre du déroulement continu de la crise capitaliste mondiale et des luttes du prolétariat international. Sa continuité ininterrompue d’analyses politiques de toutes les expériences fondamentales de la lutte des classes, pendant toute une période historique, constitue l’énorme richesse du trotskysme comme l’unique développement du marxisme depuis la mort de Lénine en 1924.

« Une direction révolutionnaire qui néglige d’assimiler collectivement l’ensemble de cette histoire ne peut s’acquitter convenablement de ses responsabilités envers la classe ouvrière. Sans une réelle connaissance de l’évolution historique du mouvement trotskyste, les références au matérialisme dialectique sonnent non seulement creuses, mais elles ouvrent aussi la voie à une réelle distorsion de la méthode dialectique. La source de la théorie ne réside pas dans la pensée, mais dans le monde objectif. Ainsi, le développement du trotskysme découle des nouvelles expériences de la lutte des classes, reposant sur l’ensemble des connaissances historiquement dérivées de notre mouvement.

« Ainsi, la connaissance évolue de contenu en contenu... elle élève à chaque étape suivante de détermination la masse entière de son contenu antécédent, et par progression dialectique, non seulement elle ne perd et ne laisse rien derrière, mais en plus, elle porte en elle tout ce qui a été acquis, s’enrichissant et devenant de plus en plus concentrée... »

Citant ce passage de La Science de la logique de Hegel, Lénine, dans ses Cahiers philosophiques, écrit : « Cet extrait est remarquable en fait de résumé de la dialectique. » Et elle est aussi remarquable « pour résumer » l’évolution dialectique constante de la théorie trotskyste. [4]

Nous devons maintenant présenter au présent congrès le « contenu antécédent » de l’ensemble des expériences de la Quatrième Internationale. Cet effort contribuera de manière significative à comprendre l’état actuel de la crise de direction de la classe ouvrière et ce qui doit être fait pour la résoudre.

Comparons l’accent que nous mettons sur la conscience historique – et l’importance de revoir les expériences historiques – avec l’attitude qui prévaut dans les milieux de la pseudo-gauche petite-bourgeoise. Alain Krivine, le principal dirigeant du Nouveau Parti anticapitaliste en France, a écrit :

« Contrairement à la LCR, le NPA n’a cependant pas à résoudre certains problèmes. Il les laisse ouverts pour les conférences à venir. Par exemple, tous les débats stratégiques sur la prise du pouvoir, les revendications transitoires, la dualité du pouvoir, etc. Il n’a pas la prétention d’être trotskyste, en tant que tel, mais considère le trotskysme comme l’un des contributeurs, entre autres, au mouvement révolutionnaire. Ne voulant pas, comme nous avons dû le faire sous le stalinisme, arriver à la politique par le rétroviseur, le NPA n’a pas de position sur ce qu’étaient l’Union soviétique, le stalinisme, etc. Sa politique repose sur un accord de l’analyse de la période et des tâches. » [5]

En d’autres termes, le NPA ne prend pas position sur les expériences politiques du XXe siècle. Il pratique l’abstention historique. Le NPA n’a rien à dire sur le passé. Mais il faut se demander : comment peut-il alors développer une politique révolutionnaire sur la moindre question sans passer par les leçons de la période la plus tumultueuse de l’histoire mondiale? Il veut faire fi de la Révolution russe, de l’existence de l’Union soviétique, des trahisons de la social-démocratie et du stalinisme, de la montée du fascisme, de l’Holocauste, des guerres impérialistes, de la montée et de la chute des mouvements anti-impérialistes du XXe siècle, et de l’effondrement des syndicats et du réformisme libéral. Comment peut-on ignorer tout cela? Krivine et ses cohortes réagissent aux événements politiques de façon ponctuelle et sur une base tout à fait impressionniste. Une telle méthode, enracinée dans leur position sociale, ne peut produire que des politiques réactionnaires, à courte vue et des plus opportunistes.

L’antagonisme entre les intérêts sociaux représentés par les organisations petites-bourgeoises « de gauche » – ou plus précisément de pseudo-gauche – et celles de la classe ouvrière devient de plus en plus évident. Comme l’indique la résolution du congrès du PES, ces organisations fonctionnent comme des tendances au sein de la politique bourgeoise. En outre, dans la mesure où l’identité politique des tendances et des partis trouve son expression la plus essentielle dans leur orientation et leur alignement en politique internationale, des organisations comme l’ISO aux États-Unis, le SWP en Grande-Bretagne et le NPA en France fonctionnent comme des apologistes et des complices de l’impérialisme. Appuyant avec enthousiasme les opérations néo-coloniales des États-Unis, de la Grande-Bretagne et de la France en Libye et en Syrie, les théoriciens de ces organisations vont maintenant jusqu’à dénoncer les « réflexes anti-impérialistes ». En d’autres termes, ils acceptent maintenant que l’action militaire des grandes puissances puisse être justifiable et digne de leur soutien.

La transformation de ces organisations pseudo-gauches en instruments ouverts de la réaction impérialiste est le résultat d’un processus social, politique, théorique et historique prolongé.

Le congrès fondateur de la Quatrième Internationale s’est tenu en septembre 1938. Les cinq années précédentes avaient vu une série de défaites catastrophiques de la classe ouvrière, provoquée par les trahisons des partis staliniens et sociaux-démocrates. La victoire du nazisme en 1933 a entraîné l’écrasement du mouvement ouvrier le plus politiquement expérimenté et le plus grand d’Europe. Au lendemain de la défaite en Allemagne, les « fronts populaires » – des alliances entre les staliniens et les partis capitalistes libéraux – formés en France et en Espagne ont lié la classe ouvrière à la bourgeoisie, assurant sa paralysie politique, et ouvrant la voie des défaites. En Union soviétique, la terreur stalinienne a abouti à la destruction de la quasi-totalité des cadres marxistes et de l’intelligentsia socialiste qui avait dirigé la Révolution d’octobre et assuré la survie de l’URSS. Ces événements ont désorienté et démoralisé l’intelligentsia en Europe et aux États-Unis. Face aux défaites politiques de la classe ouvrière, l’intelligentsia de gauche est devenue de plus en plus sceptique à l’égard des perspectives et même des possibilités de la révolution socialiste.

En août-septembre 1939, après la signature du pacte de non-agression Hitler-Staline et le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, le scepticisme des intellectuels petits-bourgeois s’est reflété dans le Socialist Workers Party, la section américaine de la Quatrième Internationale. Trois figures de proue du SWP – Max Shachtman, James Burnham et Martin Abern – ont alors formé une faction minoritaire s’opposant au sein du parti à la définition de l’Union soviétique comme étant un État ouvrier dégénéré. Les points de vue de la minorité ont été fortement influencés par un écrivain italien, Bruno Rizzi, qui soutenait qu’un nouveau système de « collectivisme bureaucratique », c’est-à-dire une nouvelle forme de société de classes basée sur le contrôle et l’administration de la propriété d’État par la bureaucratie, était apparue. Comme Rizzi l’a écrit dans son livre L’URSS : le collectivisme bureaucratique :

« À notre sens, en U.R.S.S., les propriétaires, ce sont les bureaucrates, car ce sont eux qui tiennent la force entre leurs mains. Ce sont eux qui dirigent l’économie, ainsi que cela était normal parmi les bourgeois. Ce sont eux qui s’approprient les profits, ainsi que cela est régulier chez toutes les classes exploiteuses, et qui fixent les salaires et les prix de vente des marchandises : enfin ce sont, encore une fois, les bureaucrates.

« Les ouvriers ne comptent pour rien dans la direction sociale, plus encore, ils n’ont aucune part aux recettes de la plus-value…

« La réalité c’est que la propriété collective n’est pas sous la protection de la classe prolétarienne; mais elle est sous la protection d’une nouvelle classe représentant en U.R.S.S. un fait social accompli, tandis que dans les États totalitaires, cette classe est en train de se former. » [6]

Au début de la lutte entre les factions au sein du SWP, Trotsky a identifié les questions politiques et historiques soulevées par la position selon laquelle la Révolution d’octobre et la naissance de l’URSS avaient donné lieu non pas à un État ouvrier, bien qu’ayant rapidement dégénéré, mais à une nouvelle forme de domination de classe, non prévue par les marxistes. Trotsky avait déjà entendu cet argument à maintes reprises. Le capitalisme d’État ne se base pas vraiment sur la théorie économique. Bien avant la révolution russe, on trouve déjà des anticipations de diverses conceptions du « capitalisme d’État » dans les diverses formes de politiques petites-bourgeoises antimarxistes. Pas plus le terme « État » que « capitalisme » n’est utilisé par eux dans le sens marxiste. Dans le lexique politique de l’anarchisme, l’expression « capitalisme d’État » est généralement utilisée comme une épithète. L’exercice du pouvoir d’État, ce qui implique un certain degré de coercition, est dénoncé comme « capitaliste », quel que soit le caractère de classe de l’État. Dans cet usage du terme, le capitalisme signifie tout simplement domination et coercition. L’affirmation selon laquelle le régime mis en place en Octobre 1917 était un « capitalisme d’État » a été avancée par les anarchistes presque immédiatement après la prise du pouvoir par les bolcheviks. Toute forme d’État représente une domination, et le caractère socio-économique de celui-ci n’étant pas très important pour eux, ils l’ont tout simplement caractérisé en y ajoutant le terme « capitalisme », sans étayer leur analyse de quelque façon crédible que ce soit.

Ainsi pour Trotsky, l’accusation selon laquelle l’URSS était un « capitalisme d’État » ou quelque autre forme de société d’exploitation, n’avait rien de bien nouveau. À titre d’explication de l’économie soviétique, il n’était pas enclin à la prendre trop au sérieux. Dans la « théorie » de l’URSS en tant qu’État capitaliste, les catégories de l’économie politique marxienne ont été abandonnées et remplacées par une terminologie descriptive non scientifique. C’était une théorie dans laquelle l’élément de nécessité économique a été remplacé entièrement par une forme extrême de subjectivisme politique. Mais ce que Trotsky a pris au sérieux, c’est la révision fondamentale de la perspective historique du marxisme sous-entendue par les arguments de Rizzi et de Burnham. Au cœur des positions de Rizzi et de Burnham se trouve en effet une répudiation de l’évaluation marxiste du rôle révolutionnaire de la classe ouvrière. Trotsky écrit :

« …Au contraire toutes les variétés de représentants désenchantés et apeurés du pseudo-marxisme partent du point de vue que la banqueroute de la direction ne fait que refléter "l’incapacité" du prolétariat à remplir sa mission révolutionnaire. Tous nos adversaires n’expriment pas clairement cette idée, mais tous, ultra-gauches, centristes, anarchistes, sans parler même des staliniens et des sociaux-démocrates – se déchargent de la responsabilité de la défaite sur le dos du prolétariat. Aucun d’eux n’indique dans quelles conditions précisément le prolétariat s’avérera capable de réaliser la révolution socialiste.

Si l’on admet que les qualités socialistes du prolétariat lui-même constituent la cause des défaites, il faut alors considérer comme sans espoir la situation de la société contemporaine. » [7]

Trotsky a identifié les sentiments sociaux qui gagnaient en force au sein de larges couches de l’intelligentsia petite-bourgeoise qui coupaient alors tout lien avec la Révolution d’octobre. Le pessimisme que Burnham et Shachtman exprimaient en 1939-1940 présageait un processus social beaucoup plus vaste : la rupture de l’intelligentsia de gauche petite-bourgeoise avec, non seulement une tendance politique particulière dans le marxisme (c’est-à-dire le trotskysme), mais avec toute la perspective de la révolution socialiste, et même de la possibilité de progrès social.

L’ouvrage des théoriciens de l’École de Francfort Max Horkheimer et Theodor Adorno, La Dialectique de la Raison, est sans doute la plus connue de toutes les proclamations de désespoir petit-bourgeois de l’Après-guerre. L’attaque des auteurs contre les Lumières, la raison et les conséquences supposément néfastes de la technologie, allait exercer une influence considérable sur toute une génération d’intellectuels de gauche. Mais l’impact de leur travail ne découle pas tant de son originalité. En effet, peu de ce qu’ils ont écrit est particulièrement original. Bien au contraire, La Dialectique de la Raison n’a fait qu’articuler les humeurs qui prévalaient parmi de larges couches de l’intelligentsia petite-bourgeoise.

Presque en même temps que La Dialectique de la Raison est parue, un ancien membre du SWP, Dwight Macdonald, qui avait suivi Shachtman dans le Workers Party, a écrit un essai intitulé Le socialisme sans le progrès. La mesure dans laquelle les arguments de Macdonald ont présagé les conceptions antimatérialistes et antimarxistes qui allaient devenir si répandues parmi les intellectuels de l’Après-guerre est frappante.

Tout d’abord, Macdonald a exprimé très ouvertement la crainte de l’intellectuel petit-bourgeois face à la science et à la technologie. L’erreur fatale des socialistes, soutenait-il, était leur croyance dans la fonction progressiste de la science et de mettre l’accent sur la condition matérielle plutôt que spirituelle de la société. Ainsi insistait-il sur le fait que la dichotomie entre « gauche et droite », telle qu’elle avait été comprise par les socialistes, était dépassée. Cela n’avait aucun rapport avec les conditions modernes selon lui. La vraie division, soutenait Macdonald, était entre ce qu’il appelait les « progressistes » et les « radicaux ». Il s’identifiait aux radicaux, en opposition aux progressistes :

« Par "progressistes", nous entendons ceux qui voient le présent comme un épisode sur la route vers un avenir meilleur, ceux qui pensent plus en termes de processus historique que de valeurs morales; ceux qui croient que le principal problème avec le monde est en partie le manque de connaissances scientifiques et d’autre part la non-application aux affaires humaines de ces connaissances que nous avons, et ceux qui, par-dessus tout, considèrent l’augmentation de la maîtrise de l’homme sur la nature comme un bien en soi et qui voient son utilisation à des fins mauvaises, telle la bombe atomique, comme une perversion. Cette définition, je pense, couvre assez bien la grande majorité de ce qui est encore appelé la gauche, des communistes (“staliniens”) en passant par les groupes réformistes comme les partisans du New Deal, les travaillistes britanniques, et les socialistes européens, et jusqu’aux petits groupes révolutionnaires comme les trotskystes.

« "Radical" s’appliquerait aux personnes qui pour le moment encore sont peu nombreux – pour la plupart des anarchistes, des objecteurs de conscience, et des renégats marxistes comme moi – qui rejettent la notion de progrès, jugent les choses par leur signification et leur effet actuel, qui pensent que la capacité de la science pour nous guider dans les affaires humaines a été surestimée, et qui rétablissent par conséquent l’équilibre en mettant l’accent sur l’aspect éthique de la politique. Eux – ou plutôt nous – pensons qu’il faut se poser la question à savoir si l’augmentation de la maîtrise de l’homme sur la nature est bonne ou mauvaise compte tenu de ses effets réels sur la vie humaine jusqu’à ce jour, et nous privilégions d’ajuster la technologie à l’homme, même si cela signifie –comme cela pourrait être le cas – une régression technologique, plutôt que d’adapter l’homme à la technologie. Certes nous ne "rejetons" pas la méthode scientifique, comme on nous accuse souvent, mais nous pensons que le cadre dans lequel celle-ci peut donner des résultats fructueux est plus étroit que ce qui est généralement admis aujourd’hui. Et nous pensons que les bases les plus solides à partir desquelles on peut se battre pour cette émancipation de l’homme qui était l’objectif de la vieille gauche, ne sont pas l’Histoire mais bien ces valeurs anhistoriques (la vérité, la justice, l’amour, etc.) que Marx a tant rendues impopulaires parmi les socialistes. » [8]

Une autre section du livre de Macdonald, qui présageait la trajectoire antiouvrière du radicalisme petit-bourgeois de l’Après-guerre, est intitulée « Le Mirage de la révolution prolétarienne ».

« C’est vers la classe ouvrière que Marx regardait pour apporter une meilleure société. Et c’est dans ce sens que ses disciples, aujourd’hui encore, regardent, comme le prouve un simple coup d’œil à la couverture minutieuse des nouvelles du monde du travail que l’on retrouve dans presque n’importe quel organe marxiste. Je pense qu’il est temps pour nous de reconnaître que, bien que la classe ouvrière est certainement un élément dans n’importe quelle reconstitution de la société en un sens plus tolérable, elle n’est toutefois pas maintenant – et peut-être n’a jamais été – l’élément que Marx pensait qu’elle était. La preuve en est bien familière, et la plupart des marxistes en admettront presque tous les points en détail. Ils omettent, cependant, et de façon assez compréhensible, de tirer les conclusions logiques, mais désagréables qui s’ensuivent...

« Le fait le plus évident à propos de la révolution prolétarienne, c’est qu’elle n’a jamais eu lieu. La révolution prolétarienne est encore moins une possibilité historique aujourd’hui qu’elle ne l’était en 1900. » [9]

Le rejet du progrès et la répudiation de la classe ouvrière en tant que force révolutionnaire centrale dans la société capitaliste moderne sont devenus au cours des décennies qui ont suivi le principe et le thème essentiels des politiques petites-bourgeoises de gauche. Nous les trouvons développées et reprises dans les écrits de Marcuse, de Dunayevskaya et dans les innombrables tendances anarchistes contemporaines, postanarchistes et poststructuralistes.

Macdonald, en tant qu’intellectuel et théoricien, n’était pas un penseur important. En fait, Trotsky avait déjà fait remarquer que Macdonald avait le droit d’être stupide, mais il lui avait aussi demandé de ne pas abuser de ce privilège. Toutefois, la question ici n’est pas tant la stature de Macdonald en tant qu’intellectuel, mais plutôt dans quelle mesure les positions avancées par celui-ci ont trouvé un écho dans les écrits d’intellectuels beaucoup plus raffinés. La prose de Horkheimer et d’Adorno était beaucoup plus lourde, et nul ne peut douter que leur formation philosophique soit beaucoup plus profonde. Mais les idées avancées dans leur Dialectique de la Raison rimaient avec celles de Macdonald. La même chose peut être dite des écrits de la même période des théoriciens du « capitalisme d’État » tels que Dunayevskaya, C.L.R. James et Cornelius Castoriadis. Ce dernier était le fondateur de la revue française Socialisme ou Barbarie qui devait exercer une influence considérable sur le développement de la pensée postmoderniste.

À la lecture de leurs écrits à la lumière de l’évolution politique ultérieure, on est frappé par l’ampleur de leur myopie et de leur superficialité. Dans leurs analyses de l’Union soviétique, rien ne semblait plus puissant pour eux que la bureaucratie stalinienne. Ils ont rejeté comme risibles le programme trotskyste et la perspective de la révolution politique. La bureaucratie soviétique représentait une nouvelle et puissante force sociale imprévue par le marxisme. Comme Castoriadis a écrit :

« Le fait que la bureaucratie est sortie de la guerre non pas affaiblie, mais considérablement renforcée, qu’elle a étendu son pouvoir sur l’ensemble de l’Europe, et que des régimes en tous points identiques au régime russe étaient en train d’être mis en place sous l’égide du PC, conduisait d’aucuns inévitablement à voir la bureaucratie non pas comme une "strate parasitaire", mais bien comme une classe dominante et exploiteuse, une confirmation de ce qui, d’ailleurs, a été accueilli par une nouvelle analyse du régime russe sur le plan économique et sociologique. » [10]

L’attribution d’un rôle historique distinct à la bureaucratie complémentait le rejet de la classe ouvrière en tant que force révolutionnaire. Comme Castoriadis a déclaré avec toute l’arrogance et le cynisme qui étaient sa marque de commerce :

« ...La preuve de la vérité des Écritures est la Révélation, et la preuve qu’il y a eu Révélation est que les Écritures le disent. Il s’agit d’un système d’auto-confirmation. En fait, il est vrai que l’œuvre de Marx, dans son esprit et dans son intention même, s’élève et tombe avec l’affirmation suivante : Le prolétariat est, et se manifeste comme la classe révolutionnaire sur le point de changer le monde. Si tel n’est pas le cas – comme cela ne l’est pas – l’œuvre de Marx redevient à nouveau ce qu’en réalité elle a toujours été : une tentative (difficile, obscure et profondément ambiguë) de penser la société et l’histoire du point de vue de leur transformation révolutionnaire – et nous devons tout reprendre à partir de notre propre situation, qui comprend certainement comme composants à la fois Marx même et l’histoire du prolétariat. » [11]

Le lendemain de la Seconde Guerre mondiale a vu le développement d’un point de vue consciemment plus antimatérialiste, antimarxiste, antitrotskyste, antisocialiste et antiouvrier au sein des diverses sections de l’intelligentsia petite-bourgeoise. Avec la domination capitaliste restabilisée aux États-Unis et en Europe occidentale d’un côté, et la consolidation de la position de la bureaucratie soviétique de l’autre, la petite-bourgeoisie a cherché encore plus à développer des conceptions intellectuelles et à élaborer un programme politique convenant mieux à la défense de ses propres intérêts dans l’ordre de l’Après-guerre. L’émergence du pablisme entre 1949 et 1953 a été l’expression au sein de la Quatrième Internationale de ce processus social, politique et intellectuel.

Comme Hegel le fait remarquer : « la chouette de Minerve ne prend son envol qu’au crépuscule ». Ce n’est qu’à un stade avancé de ce développement historique que l’on peut maintenant cerner avec beaucoup plus de précision que cela n’était possible dans les années 1950 et 1960, les forces sociales qui ont motivé le développement du révisionnisme au sein de la Quatrième Internationale. Ce courant n’est pas simplement le fait de quelques personnes confuses qui ont fait de malheureuses erreurs politiques. Au contraire, les « erreurs » politiques et théoriques de Michel Pablo et d’Ernest Mandel, pour ne citer que les plus importants opposants du trotskysme orthodoxe (c’est à dire l’expression politique du marxisme révolutionnaire), sont apparues comme l’expression de processus socio-économiques qui se sont développés au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Avec la tendance connue sous le nom de pablisme, la petite-bourgeoisie a tenté de prendre le contrôle de la Quatrième Internationale et d’utiliser son prestige à ses propres intérêts. La publication de la Lettre ouverte de Cannon, la scission avec le Secrétariat international pabliste et la fondation du Comité international de la Quatrième Internationale en novembre 1953 ont été des mesures de légitime défense nécessaires pour empêcher la liquidation du mouvement trotskyste mondial.

Les événements de 1953 ont marqué le début d’une guerre civile de 32 ans au sein de la Quatrième Internationale. Les immenses difficultés auxquelles étaient confrontés les défenseurs du trotskysme découlaient du fait que les intérêts de forces sociales réelles, opérant à l’échelle mondiale, étaient impliqués, et que la lutte était menée dans des conditions objectives très défavorables aux défenseurs d’une ligne révolutionnaire sur la base des intérêts de la classe ouvrière. Pensons aux forces internationales impliquées : les régimes staliniens au pouvoir en URSS et en Europe de l’Est, le régime maoïste en Chine, les mouvements nationalistes bourgeois du « Tiers Monde », et, dans les pays capitalistes avancés, les bureaucraties sociales-démocrates, staliniennes et syndicales, ainsi que les strates petites-bourgeoises relativement privilégiées des milieux universitaires et autres professions bien rémunérées en expansion rapide.

La faction des trotskystes orthodoxes au sein du Comité international a été réduite à une petite minorité. Non seulement la plupart des sections de la Quatrième Internationale ont suivi les pablistes et se sont liquidées dans le milieu du stalinisme et du radicalisme de gauche petit-bourgeois. Mais en plus, le CIQI est resté très instable même s’il a résisté à la pression exercée par de nombreuses forces politiques hostiles.

Beaucoup de thèmes politiques qui viennent définir ce que nous appelons maintenant correctement les politiques de « pseudo-gauche » des années 1980, 1990 et 2000 – centrées sur l’identité et un mode de vie individualiste, sont apparues dans les milieux du pablisme et de la petite-bourgeoisie de gauche des années 1950 et 1960. C’était l’époque où Freud et la psychologie, en particulier telle qu’elle est interprétée par Marcuse, ont été salués comme l’alternative à Marx et au matérialisme. Le rejet pessimiste de Marcuse des capacités révolutionnaires de la classe ouvrière sanctionnait, et exigeait même la recherche d’alternatives à la lutte des classes comme base de la libération personnelle au sein d’une société oppressante et soi-disant toute puissante. Marcuse a trouvé, en particulier dans les universités, de nombreux acolytes enthousiastes. Une manifestation bien connue de la trempe intellectuelle de l’époque est le livre de Theodore Roszak, paru en 1968, Vers une contre-culture. Il y écrit avec ravissement les progrès réalisés par Marcuse et Norman Brown (l’auteur de Love’s Body) par rapport à Marx :

« ...le ton avec lequel Marcuse et Brown parlent de la libération est distinctement non-marxiste. Pour Marcuse, c’est la réalisation d’une “rationalité libidinale”; pour Brown, c’est la création d’un “sens érotique de la réalité”, un “ego dionysiaque”. Quand ils cherchent à élucider ces idéaux, les deux doivent forcément devenir rhapsodiques, introduisant l’imagerie du mythe et de la poésie. Ils jouent donc une note scandaleusement absente de la littérature de l’idéologie sociale, et encore plus de celle des sciences sociales...

« Le mythe, la religion, les rêves, les visions : tels ont été les eaux sombres dans lesquelles Freud est allé pêcher pour trouver sa conception de la nature humaine. Mais pour toutes ces choses occultes, Marx avait bien peu de patience. Au lieu de cela, il a choisi de passer des heures sombres penché sur les statistiques industrielles des Livres bleus britanniques, où l’homme a peu d’occasions d’apparaître dans n’importe quel autre rôle que ceux d’homo economicus, homo faber

« Marx le moraliste indigné, le prophète de malheur, le souffre-douleur scientifique : quel temps avait-il dans le feu et la pression de la crise pour penser que l’homme pouvait être autre chose qu’homo economicus, exploité et sans joie? » [12]

Roszak écrit ailleurs que Freud a compris que les batailles décisives pour l’avenir de l’humanité ne se menaient pas sur le terrain de la lutte des classes, mais sur le corps humain.

Les années 1960 ont été le théâtre d’une radicalisation significative des jeunes de la classe moyenne. De larges pans de ces jeunes se sont identifiés en tant que socialistes, et même marxistes. Mais ce qu’ils entendaient par là était quelque chose de très différent de ce que signifient ces termes en marxisme classique. Qu’ils se crussent marxistes n’est pas vraiment important ici. Mais qu’ils le sachent ou non, leurs objections théoriques classiques du marxisme – qu’ils camouflaient avec des dénonciations du matérialisme soi-disant « vulgaire », ne faisaient simplement que reprendre les vieilles critiques idéalistes subjectives du marxisme remontant aux années 1890, époque où le marxisme était devenu un mouvement politique de masse de la classe ouvrière prenant la forme du Parti social-démocrate en Allemagne.

L’année 1968 a marqué un tournant dans l’évolution intellectuelle et politique du mouvement étudiant radical. Ce fut l’année d’immenses manifestations en opposition à la guerre impérialiste au Vietnam et autour d’autres questions sociales. Le point culminant de ces manifestations a été le mouvement étudiant qui a éclaté en France. Les événements de Mai et Juin 1968 ont commencé par une grève étudiante qui a conduit à l’intervention policière à la Sorbonne. Cette attaque sanglante a provoqué une intervention massive de la classe ouvrière française qui s’est mobilisée dans des manifestations contre le gouvernement de de Gaulle. Presque du jour au lendemain, les manifestations étudiantes ont été éclipsées par un mouvement de masse de la classe ouvrière qui a soulevé la possibilité du renversement, non seulement de de Gaulle, mais également du capitalisme français.

Les protestations petites-bourgeoises ont été dépassées par le spectre d’une révolution prolétarienne. Partout en France, des drapeaux rouges ont été hissés sur les usines. L’économie du pays tout entier s’est arrêtée. Rentrant d’une visite d’État en Roumanie, de Gaulle a trouvé son régime en train de se désintégrer. Il a aussitôt fait un voyage urgent pour consulter ses généraux stationnés à Baden, en Allemagne, pour leur demander s’ils pouvaient mobiliser leur troupes pour marcher sur Paris. Ses généraux lui ont dit qu’ils ne pouvaient pas compter sur la fidélité des troupes sous leur commandement. Ainsi, tout dépendait du Parti communiste français et des staliniens qui contrôlaient la Confédération générale du travail (CGT) pour remettre les choses sous contrôle. La première tentative des staliniens pour mettre fin à la grève générale a échoué. Charles Séguy, chef de la CGT, parti s’adresser aux travailleurs de la plus grande usine de Renault, s’est alors fait conspuer. Mais grâce à la trahison combinée du Parti communiste et de la CGT, la grève générale a été trahie et a pris fin. La classe dirigeante française avait été sauvée de la révolution.

Lorsque la classe ouvrière s’est mise en grève, son intervention a submergé le mouvement petit-bourgeois, qui a vite sombré dans l’insignifiance. En une nuit, le potentiel révolutionnaire de la classe ouvrière avait été démontré. Mais il est toutefois resté sous la direction du Parti communiste. L’expérience a eu un effet traumatisant sur de larges sections d’intellectuels français. Ils reculèrent avec peur, se demandant : « Avec quoi joue-t-on pour l’amour de Dieu? Quelques protestations ici et là... d’accord. Mais le renversement du capitalisme? La dictature du prolétariat? Mon Dieu, jamais de la vie! » En Mai-Juin 1968, l’intelligentsia petite-bourgeoise regarda l’abîme, et elle fut terrifiée. Son flirt avec la révolution a mis en branle un mouvement brusque vers la droite.

Les soi-disant « nouveaux philosophes », représentés principalement par Jean-François Revel et Bernard-Henri Lévy, ont embrassé l’anticommunisme sous la bannière hypocrite des « droits de l’homme ». Mais un autre groupe de philosophes – dont certains avaient été théoriquement conditionnés par le stalinisme ou s’étaient associés avec Socialisme ou Barbarie – ont justifié leur rejet du marxisme avec les formulations nihilistes intellectuelles du post-modernisme.

Même les tendances qui se sont identifiées comme à gauche ont insisté dans leur répudiation du marxisme classique et, en particulier, du rôle révolutionnaire de la classe ouvrière. En tant que théoricien contemporain de l’anarchisme « poststructuraliste » Saul Newman écrit : « Cette nouvelle gauche qui a émergé à partir de Mai 68 était une gauche postmarxiste, ou tout au moins une gauche qui a interrogé un grand nombre des principes fondamentaux de la théorie marxiste-léniniste, en particulier l’importance centrale du parti, la véracité de la dialectique et du matérialisme historique et le statut universel et essentiel du prolétariat ». [13]

Il est frappant de constater que le désaveu de la classe ouvrière s’est développé au beau milieu du plus grand mouvement soutenu de la classe ouvrière depuis la Révolution russe. Le militantisme ouvrier balayait alors l’Europe, l’Amérique du Sud et l’Amérique du Nord. Le puissant mouvement de la classe ouvrière entre 1968 et 1975 a posé plus nettement que jamais le problème central de la direction révolutionnaire. Mais c’est précisément le moment choisi par la gauche petite-bourgeoise pour proclamer l’échec de la théorie marxiste et de la perspective de la révolution prolétarienne. Le célèbre théoricien de gauche français André Gorz a écrit un livre affublé d’un titre arrogant et provocateur : Adieux au prolétariat. Il y déclare que « Toute tentative pour trouver la base de la théorie marxiste du prolétariat est une perte de temps ». [14]

Jean-François Lyotard, un ancien membre du Parti communiste, a annoncé l’arrivée de l’ère du post-modernisme, qu’il définit comme l’« incrédulité profonde envers tous les métarécits ». Ce que Lyotard entend par « métarécit » était une approche de l’étude de l’histoire comme un processus gouverné par une loi. Le « métarécit » fondamental est celui développé par Marx et Engels dans leur élaboration de la conception matérialiste de l’histoire. Au XXe siècle, le plus durable de tous les « grands récits » a été présenté par Trotsky dans son Histoire de la Révolution russe, dans laquelle le renversement du tsarisme est expliqué comme le résultat historiquement nécessaire des contradictions du capitalisme international. La réfutation de cette analyse nécessite une attaque contre tous les éléments essentiels de la conception matérialiste de l’histoire. Comme un spécialiste de l’histoire intellectuelle a récemment fait remarquer, « Le marxisme est sans doute la cible la plus fréquente, sinon toujours la plus explicite, des critiques postmodernistes du modernisme. » [15]

Une étude de cette histoire intellectuelle – en particulier du rejet de plus en plus explicite des fondements philosophiques et du programme révolutionnaire du marxisme – est une nécessité vitale pour la compréhension des expériences politiques par lesquelles la Quatrième Internationale est passée.

La Workers League (Ligue des travailleurs aux États-Unis) s’est développée dans la lutte contre la trahison du trotskysme par le Socialist Workers Party. Lorsque nous examinons cette histoire, nous avons tendance à mettre l’accent sur les questions théoriques et politiques qui étaient au cœur de cette lutte. Mais celle-ci ne s’est pas développée dans un vide social. Il y avait un volet sociologique dans cette lutte. Le Parti – et je ne peux pas trop insister sur l’importance de ceci – a cherché par tous les moyens possibles à maintenir une orientation politique claire pour la classe ouvrière. Mais les premières années du Parti ont été dominées par un processus de différenciation sociale et politique. La croissance substantielle de la Workers League entre 1970 et 1973 a inévitablement produit une grave crise politique. De nombreuses recrues provenaient du milieu des mouvements radicaux de protestation petits-bourgeois. Tim Wohlforth lui-même, le secrétaire national de la Workers League, venait du mouvement shachtmaniste.

Alors que le mouvement de protestation antiguerre petit-bourgeois s’effondrait à la suite de la fin de la guerre du Vietnam, les implications des divisions sociales au sein de la Workers League sont devenues plus prononcées. Certes l’évolution d’une personne n’est pas seulement déterminée par son milieu social. Toutefois, l’importante perte de membres en 1973-1974 – bien qu’elle ait certainement été exacerbée par le comportement perturbateur de Wohlforth et de sa compagne Nancy Fields – reflète un processus social et politique plus large. Les sections de la classe moyenne qui s’étaient radicalisées dans les années 1960 étaient impatientes de retourner à leur ancien milieu social familier. Ce voyage les ramena inévitablement dans l’orbite de la politique bourgeoise.

Tant la Workers League que le Workers Revolutionary Party ont été profondément touchés par le mouvement vers la droite au sein de la classe moyenne. Mais aux États-Unis, la crise engendrée par le renégat Wohlforth a été surmontée avec maints efforts par la Workers League sur la base d’une analyse systématique des divergences théoriques et politiques qui sous-tendaient le conflit. En revanche, en Grande-Bretagne, les questions politiques qui se posaient dans la lutte contre Alan Thornett n’ont pas été surmontées. Ainsi, en dépit d’un règlement de comptes rapide de l’organisation avec Thornett, les pressions sociales et politiques dont sa tendance était une expression n’ont pas été clarifiées. Le WRP a omis en particulier de placer le conflit avec Thornett dans le contexte historique de la lutte antécédente contre le pablisme. Ainsi, l’influence des éléments petits-bourgeois déviant vers la droite a continué de croître au sein du parti, tendance qui s’est exprimée dans la ligne politique de plus en plus opportuniste du WRP et qui a conduit à une explosion en 1985 à l’intérieur de l’organisation britannique.

Toutefois, les critiques théoriques et politiques développées par la Workers League entre 1982 et 1985 ont préparé le Comité international pour cette crise. La critique de l’opportunisme du WRP a obtenu le soutien d’une majorité décisive des sections. En décembre 1985, le Comité international a suspendu l’adhésion du WRP. Ainsi, la guerre civile de 32 ans au sein de la Quatrième Internationale qui avait commencé avec la publication de la Lettre ouverte, s’est conclue avec la victoire des trotskystes orthodoxes.

La scission qui a eu lieu à l’automne de 1985 a été définitive tant au sens politique que social. Les membres du WRP qui s’étaient opposés au Comité international étaient en train de rompre résolument tous leurs derniers liens politiques et personnels avec le socialisme révolutionnaire. Les dirigeants du WRP et ceux qui les ont suivis ne souhaitaient pas discuter des problèmes de la perspective socialiste et des intérêts de la classe ouvrière. Une forme d’hystérie prévalait parmi les partisans de Banda et de Slaughter. J’ai cherché à décrire cela dans L’Héritage que nous défendons :

« Au mois d’octobre 1985, les rancœurs refoulées de la classe moyenne se déchaînèrent au sein du WRP. Ces éléments petits-bourgeois étaient désabusés et aigris, ils en avaient "ras le bol" des longues années de travail difficile restées sans récompense. Mécontents de leur situation personnelle, désireux de rattraper le temps perdu, tous ces discours sur la révolution leur faisaient mal aux oreilles. La rage subjective de ces éléments petits-bourgeois, guidés par un équipage hétéroclite de professeurs d’université en semi-retraite, se traduisit politiquement en liquidationnisme. Précisément parce que sa source ne résidait pas seulement dans les erreurs subjectives de la direction du WRP, mais d’une façon plus générale dans les transformations objectives des rapports entre les classes, le scepticisme qui s’empara d’une section importante du parti était l’expression d’une tendance sociale puissante à l’intérieur du Workers Revolutionary Party. » [16]

À l’automne 1985, Cliff Slaughter se mettait en colère quand on tentait d’expliquer les processus au sein du parti en termes de classe. Il a même dit à un moment donné : « Je suis écœuré et fatigué des personnes qui expliquent quelle classe elles représentent. » Slaughter n’avait certainement pas envie de discuter quelles étaient les forces de classe qu’il représentait, et pour une bonne raison. La bannière de la « moralité révolutionnaire » qu’il a déployée en 1985 pour justifier sa politique sans principes a servi de pont vers ses politiques de défense des « droits de l’homme» pro-impérialistes. Moins d’une décennie plus tard, les membres de son organisation collaboraient avec l’intervention de l’OTAN dans les Balkans.

En 1985, alors que la lutte au sein du Comité international approchait de son apogée, Ernesto Laclau et Chantal Mouffe terminaient leur ouvrage majeur, Hegemony and Socialist Strategy. Le livre publié par Verso, la principale maison d’édition pabliste, a exercé une immense influence dans les milieux postmodernistes et poststructuralistes. Bien que nous n’étions pas conscients de leurs écrits à l’époque (et peut-être même Slaughter n’en était pas plus au courant), les conceptions de Laclau et Mouffe auraient pu servir de plate-forme théorique au WRP. Laclau et Mouffe écrivaient :

« Ce qui est maintenant en crise, c’est toute la conception du socialisme qui repose sur la centralité ontologique de la classe ouvrière, sur le rôle de la Révolution, avec un grand "R", comme le moment fondateur de la transition d’un type de société à un autre, et sur la perspective illusoire d’une collectivité parfaitement unitaire et homogène qui rendra inutile le moment de la politique...

« N’est-il pas vrai qu’en révisant à la baisse les prétentions et la zone de validité de la théorie marxiste, nous sommes en rupture avec quelque chose de profondément inhérent à cette théorie : à savoir, son aspiration moniste de capturer avec ses catégories, l’essence ou le sens profond de l’histoire? La réponse ne peut être que positive. Ce n’est qu’en renonçant à toute prérogative épistémologique basée sur la position ontologiquement privilégiée d’une « classe universelle », qu’il sera possible de discuter sérieusement du degré actuel de la validité des catégories marxistes. À ce stade, nous devrions dire très clairement que nous nous trouvons maintenant en terrain postmarxiste. Il n’est plus possible de maintenir la conception de la subjectivité et des classes élaborées par le marxisme, pas plus que sa vision de l’évolution historique du développement capitaliste, ou encore la conception du communisme comme une société transparente dans laquelle les antagonismes ont disparu. » [17]

Le dernier quart de siècle a été caractérisé par l’extrême polarisation de la société, tant aux États-Unis qu’à l’étranger. Bien sûr, l’attention des économistes et des sociologues a été axée principalement sur la concentration stupéfiante d’une extrême richesse par le un pour cent le plus riche de la population. Mais, tel que mentionné dans la première résolution du Parti de l’égalité socialiste, une partie importante de la classe moyenne supérieure a acquis des richesses considérables au cours des dernières décennies. Cette couche aisée n’est pas vraiment riche par rapport aux un à cinq pour cent les plus riches. Mais, par rapport à la classe ouvrière, elle se porte très bien. Ce processus a conduit au fil du temps à un accroissement de l’aliénation matérielle, idéologique et politique de cette couche sociale relativement aisée à l’endroit de la classe ouvrière. Et c’est cette couche sociale qui constitue le fondement de la gauche petite-bourgeoise.

Le processus politique que nous étudions n’est pas simplement le résultat d’incohérences théoriques. Encouragé par la richesse matérielle de plus en plus importante de la petite-bourgeoisie, le scepticisme de longue date de la gauche petite-bourgeoise envers les capacités révolutionnaires de la classe ouvrière a acquis de nouvelles caractéristiques socio-économiques et politiques distinctes. Alors que ses intérêts économiques deviennent de plus en plus axés sur la réalisation d’une répartition plus favorable des richesses et des privilèges dans les dix pour cent au sommet de la société, et qu’elle devient de plus en plus ouvertement intégrée dans les structures politiques sanctionnées par l’establishment au pouvoir, l’hostilité de la gauche aisée aux luttes de la classe ouvrière ne peut plus être dissimulée par sa phraséologie pseudo-socialiste vide de sens. Les idéologues petits-bourgeois sont obligés de débattre ouvertement pour trouver une définition de politiques de « gauche » privant la classe ouvrière de tout rôle indépendant, et encore moins révolutionnaire.

Saul Newman appelle explicitement à une nouvelle forme de politiques de « gauche » qui

« …diffère de la lutte des classes marxiste : elle n’est plus fondée sur la subjectivité centrale du prolétariat et, par conséquent, même si les organisations ouvrières traditionnelles sont impliquées de façon importante dans ces luttes, le mouvement n’est plus intelligible sous la rubrique de la lutte des classes. » [18]

Le programme politique du Parti de l’égalité socialiste et du Comité international est irréductiblement opposé à celui de la pseudo-gauche aux États-Unis et à l’étranger. Notre politique est basée sur la centralité de la lutte ouvrière. La classe ouvrière n’est pas seulement une composante parmi d’autres de la lutte contre le capitalisme. Elle est la force révolutionnaire décisive de la société capitaliste moderne. Tous les efforts du Parti doivent être orientés vers la préparation aux luttes de la classe ouvrière et dans le but de prendre la tête de celles-ci. Nous insistons sur le fait que la lutte révolutionnaire n’est réaliste et, en effet, « intelligible » que lorsqu’elle se développe au sein de la « grille » de la lutte des classes. C’est sur cette base que le Parti de l’égalité socialiste lutte pour construire son influence parmi les travailleurs et les jeunes dans cette nouvelle période d’intensification de la lutte des classes.

Notes

1. Greta R. Krippner, Capitalizing on Crisis : The Political Origins of the Rise of Finance (Cambridge : Harvard University Press, 2011), p. 4.

2. The First Five Years of the Communist International, Vol. 1 (Londres : New Park, 1973), p. 138.

3. « Deux mondes », in Œuvres complètes, Volume 16 (Moscou : Éditions du Progrès, 1977), p. 311.

4. Leon Trotsky and the Development of Marxism (Détroit : Labor Publications, 1985), pp. 18-19.

5. New Parties of the Left : Experiences from Europe, by Bensaïd, Sousa, et al (Londres : Resistance Books, 2011), p. 40

6. L’URSS : le collectivisme bureaucratique, p. 12.

7. Défense du marxisme, p. 15.

8. Dwight Macdonald, Le socialisme sans le progrès, Brooklyn, New York : Automedia, 1995, pp. 38-39.

9. Ibid, pp. 61-65.

10. The Castoriadis Reader (Oxford, Blackwell, 1997), p. 2.

11. Ibid, p. 28

12. Berkeley : University of California Press, 1995, pp. 98-99.

13. Saul Newman, Unstable Universalities : Poststructuralism and Radical Politics (Manchester : Manchester University Press. 2007), p. 179.

14. Londres : Pluto Press, 1982, p. 21.

15. David West, Continental Philosophy : An Introduction (Cambridge : Polity, 2010), p. 214.

16. David North (Détroit : Labor Publications, 1988), pp. 13-14.

17. Londres : Verso, pp. 2-4.

18. Unstable Universalities, p. 176.