Pour une réévaluation de l'héritage de Trotsky et de sa place dans l'histoire du XXe siècle

Par David North
31 mai 2012

Voici le texte d'accompagnement de la conférence prononcée le 21 janvier 2001 par David North, président du comité de rédaction international du WSWS et secrétaire national du Parti de l'égalité socialiste des États ­Unis, à l'école internationale organisée à Sydney par le Parti de l'égalité socialiste d'Australie.

Introduction : le CIQI de 1991 à 2001

j'aimerais commencé en lisant un extrait tiré d'un article écrit par Léon Trotsky en 1923.

« Les révolutionnaires de notre époque, ne peuvent s'allier qu'à la classe ouvrière. Ils possèdent des caractéristiques psychologiques, des qualités intellectuelles et une volonté qui leur sont propres. Lorsque c'est nécessaire et possible, les révolutionnaires font voler en éclat les obstacles historiques. Mais lorsque c'est impossible, ils prennent des détours. S'ils ne peuvent prendre de détour, les révolutionnaires patientent et grugent peu à peu l'ordre établi. Ils sont révolutionnaires justement parce qu'ils ne craignent pas de détruire les obstacles ou d'employer la force. Ils comprennent la valeur historique de ces choses. Leurs efforts constants pour exercer la pleine capacité de leur travail destructeur et créatif à la fois visent à extraire de toute situation historique donnée le maximum possible permettant de faire avancer la classe révolutionnaire.

« Dans leurs activités, les révolutionnaires ne sont limités que par des obstacles externes et non internes. C'est à dire qu'ils doivent s'habituer à évaluer leur situation, la réalité matérielle et concrète de leur sphère d'activité dans ses aspects positifs et négatifs, et dresser le bilan politique correct qui s'impose ».

Pour moi, ce passage est remarquablement pertinent si l'on se penche sur la période historique que nous venons de traverser ces dix dernières années. L'année 2001 marque la fin de la décennie qui a suivi le déclenchement de la Guerre du Golfe en janvier 1991, la même année où en décembre survenait la dissolution de l'Union Soviétique. Nous savons tous que ces événements ont inauguré pour la classe ouvrière internationale une des périodes les plus difficiles de son histoire. Certes non pas comme les difficultés des années 1930 et 1940, car c'était alors une période de crise capitaliste extrême et explosive. Mais je pense qu'il serait exact de dire que la décennie passée a vu un déclin immense de la conscience politique de vastes sections de la classe ouvrière. Ce déclin est le produit de décennies de distorsion politique, de falsification et d'opportunisme incessants qui caractérisaient les politiques de toutes les vielles bureaucraties staliniennes et social-démocrates et qui ont privé la classe ouvrière d'une perspective et d'une orientation politiques révolutionnaires. Ainsi la classe ouvrière s'est-elle retrouvée mondialement non préparée pour faire face aux changements radicaux survenus dans la situation politique et la structure de l'économie mondiale qui ont exposé la banqueroute complète des programmes nationalistes des vieilles organisations qui prétendaient représenter ses intérêts.

La dernière décennie a été le théâtre d'un déclin général des luttes sociales indépendantes de la classe ouvrière. Parallèlement à ce processus, on a assisté dans le monde entier à la décrépitude et à l'éclatement des vielles organisations qui prétendaient représenter la classe ouvrière, ainsi qu'à l'effondrement quasi virtuel des organisations radicales qui, sous une forme ou une autre, prétendaient défendre et représenter une orientation révolutionnaire. Hormis notre tendance, le Comité International de la Quatrième Internationale, il est littéralement impossible d'identifier un seul parti politique de gauche qui ait été en mesure au cours de la dernière décennie d'encaisser l'impact destructeur de cette décrépitude quasi universelle.

Je ne nierai pas que les conditions de la dernière décennie ont eu une influence complexe sur nos cadres. Notre mouvement ne peut en effet s'isoler entièrement des pressions de l'environnement social et politique dans lequel il évolue. Nombre de camarades de notre mouvement comptent une dizaine d'années de plus et ont bien connu les problèmes qui s'accumulent sur les épaules des individus avec les années qui passent. Notre activité quotidienne a énormément changé.

En l'absence d'un vaste mouvement de masse duquel nos partis pourraient obtenir un soutien matériel et des appuis, il a fallut changer en profondeur certaines caractéristiques formelles de notre organisation. Dans bien des cas, des camarades qui travaillaient politiquement à plein temps pour le parti ont du chercher un emploi ou aller étudier pour gagner leur vie dans un environnement économique beaucoup plus difficile que celui du boum d'après-guerre. Entreprendre de tels changements à une étape avancée de la vie peut entraîner certainement bien des problèmes.

Mais lorsque l'histoire de notre mouvement sera écrite, je ne pense pas que cette expérience sera vue comme la principale caractéristique de notre tendance au cours de cette période. Ce qui restera plutôt, c'est le fait indéniable que les années 1990 ont vu une avance véritable du niveau politique et théorique de notre mouvement, et que c'est pendant cette décennie que le Comité International est apparu et est devenu, sous bien des aspects, le chef de file reconnu du socialisme international.

Partant de la prémisse que la théorie révolutionnaire oriente la pratique révolutionnaire, la dernière décennie aura été le théâtre d'une véritable éclosion de la théorie marxiste au sein de notre mouvement international. Cette éclosion de la théorie marxiste a rendu possible l'élaboration d'une nouvelle perspective pour notre mouvement qui a pris la forme de la transition des ligues en partis. Apprenant de l'analyse des profonds changements survenus dans la structure du capitalisme mondial et des développements technologiques, notre perspective est devenue la base pour créer une nouvelle forme d'organisation politique qui s'est exprimée par le lancement du World Socialist Web Site en février 1998.

Je n'ai pas pris connaissance des plus récentes statistiques, mais je sais que notre lectorat a progressé de façon exponentielle au cours des deux dernières années. Nous recevons en effet entre un million et demi et deux millions de visites mensuelles, ce qui se traduit net par plus de 100 000 lecteurs par mois. C'est là une croissance extraordinaire de l'auditoire international du mouvement trotskyste mondial.

Le point à se rappeler ici, je me permets d'attirer de nouveau l'attention sur la citation, c'est qu'en dépit de conditions objectives qui apparaissent comme étant des plus défavorables, et littéralement insupportables pour les staliniens et les diverses organisations radicales et opportunistes, nous avons réussi à extraire le matériel politique nécessaire pour assurer un développement authentique du marxisme et étendre l'influence politique du Comité International de la Quatrième Internationale. Si c'est ce que nous pouvons faire dans ces conditions de crise profonde au sein du mouvement de la classe ouvrière, nous avons toutes les raisons de penser que l'éclatement assuré des luttes de la classe ouvrière se reflétera par une croissance véritablement explosive de notre tendance politique.

Un parti politique fait ses preuves dans des conditions d'adversité politique. Notre mouvement a démontré son immense créativité et son ingéniosité dans l'identification et l'utilisation des possibilités inhérentes de la situation objective ­ des possibilités qui n'ont été détectées par aucune autre organisation prétendant représenter la classe ouvrière. Ces conditions ont permis de réaliser un important développement historique du travail du mouvement marxiste international.

En dernière analyse, sur quoi repose ce gain ? Du point de vue de l'histoire immédiate du Comité International, le facteur le plus important a été la lutte du CIQI contre l'opportunisme du Workers Revolutionary Party qui a commencé en 1982. Cette lutte a été essentielle pour revivifier les principes de base du trotskysme au sein de notre organisation.

Ceci nous amène vers un facteur beaucoup plus profond. Car que faisions-nous en fait ? Nous établissions ou plutôt rétablissions les principes que Trotsky lui-même avait développé et défendu et qui sont à la base même du développement de notre mouvement révolutionnaire. Voilà qui nous amène au thème du rapport d'aujourd'hui : la réévaluation de l'héritage de Trotsky et de sa place dans l'histoire de la Quatrième Internationale.

Soixante ans depuis l'assassinat de Léon Trotsky

Il y a un peu plus de soixante ans, le 21 août 1940, un homme mourrait. Un homme qui indiscutablement occupera toujours une place importante dans l'histoire de la lutte de l'humanité pour son émancipation. Dans les années et les décennies à venir, le personnage de Léon Trotsky apparaîtra encore plus important pour les historiens qui étudieront, analyseront et interpréteront le XXe siècle. Aucune autre vie n'a en effet reflétée aussi profondément les luttes, les aspirations et les tragédies du siècle passé avec autant de profondeur et de noblesse que celle de Trotsky. Si nous acceptons comme véridique la remarquable observation de Thomas Mann selon laquelle « à notre époque, le destin de l'humanité se présente en termes politiques », alors nous pouvons dire sans crainte d'exagération que les soixante années vécues par Trotsky représentent la réalisation la plus consciente du destin. La biographie de Léon Trotsky est l'expression la plus essentielle et concentrée des vicissitudes de la révolution socialiste mondiale au cours de la première moitié du XXe siècle.

Trois ans avant sa mort, lors d'un entretien avec un journaliste américain sceptique et hostile, Trotsky expliqua qu'il voyait sa vie non pas comme une série d'épisodes déroutants et en dernière analyse tragiques, mais bien comme un reflet des différentes étapes de la trajectoire historique du mouvement révolutionnaire. Son arrivée au pouvoir en 1917 était le produit d'un soulèvement sans précédent de la classe ouvrière. Pendant six ans, son pouvoir découlait des relations sociales et politiques créées par ce soulèvement. Le déclin de son sort politique personnel résulte inexorablement du recul de la vague révolutionnaire. Trotsky a été chassé du pouvoir non pas parce qu'il était un politicien moins adroit que Staline, mais bien parce que la force sociale sur laquelle son pouvoir était basé ­ la classe ouvrière russe et internationale ­ battait politiquement en retraite. L'épuisement de la classe ouvrière russe au lendemain de la guerre civile, le pouvoir politique croissant de la bureaucratie soviétique, et les défaites subies par la classe ouvrière européenne ­ notamment en Allemagne ­ furent, en dernière analyse les facteurs décisifs responsables de la chute du pouvoir de Trotsky.

Toutes les défaites subséquentes subies par la classe ouvrière internationale se retrouvent dans le sort personnel de Trotsky : la démoralisation politique provoquée par la défaite de la révolution chinoise en 1927 fournit à Staline l'opportunité d'expulser l'Opposition de gauche de l'Internationale communiste et d'envoyer Trotsky en exil, d'abord à Alma Ata, puis peu de temps après, hors de l'URSS. La victoire de Hitler en 1933 ­ rendue possible par les politiques criminelles et irresponsables du Parti communiste allemand dirigé par les staliniens ­ mit en branle toute une chaîne d'événements horrifiants qui aboutit aux procès de Moscou, aux catastrophes politiques des fronts populaires staliniens et à l'expulsion finale de Trotsky du continent européen vers le lointain Mexique.

C'est dans ce pays, à Coyoacan, en banlieue de Mexico, que Trotsky fut assassiné par un agent stalinien. La mort de Trotsky survint au même moment où l'orgie sanglante de la contre-révolution fasciste et stalinienne battait son plein. À cette époque, pratiquement tous les anciens camarades de Trotsky en Union Soviétique avaient été liquidés. Ses quatre enfants étaient morts, les deux filles les plus âgées étant mortes prématurément du fait des privations imposées par la persécution de leur père, alors que les deux fils, Sergei et Lev, avaient été assassinés par le régime stalinien. Lev Sedov mourût à Paris en février 1938. Il était à cette époque le cadre politique le plus important après son père dans la Quatrième Internationale. D'autres membres exceptionnels du secrétariat de la Quatrième Internationale ­ Erwin Wolf et Rudolf Klement ­ furent assassinés respectivement en 1937 et en 1938.

En 1940, Trotsky voyait son assassinat comme inévitable. Mais il ne se résigna pas en un état de quelconque pessimisme à propos de son sort. Il fit tout en son pouvoir pour parer et retarder le coup préparé par Staline et ses agents du GPU/NKVD. Il comprenait que les conspirations de Staline étaient nourries par la contre-révolution. « Je vis non pas selon la règle mais bien en exception qui la confirme ». Il prédit que Staline profiterait de la reprise de la guerre en Europe occidentale au printemps de 1940 pour frapper. Sa prévision allait s'avérer juste.

La première tentative sérieuse d 'assassinat survint dans la soirée du 24 mai 1940 alors que l'attention mondiale était tournée vers la déroute des armées françaises devant les troupes de Hitler. La seconde tentative réussit et survint en pleine bataille d'Angleterre, à la fin de l'été de la même année.

Pourquoi Trotsky exilé et apparemment isolé était-il toujours aussi craint ? Pourquoi sa mort était-elle voulue par certains ? Trotsky offrit une explication politique à cela. À l'automne 1939, quelques semaines après la signature du pacte Hitler-Staline (qu'il avait d'ailleurs prédit) qui aboutit au déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, Trotsky signala une conversation, rapportée dans un journal parisien, entre Hitler et l'ambassadeur français Coulondre. Alors que Hitler vantait son traité conclu avec Staline qui lui libérait les mains pour s'occuper des ennemis de l'Allemagne à l'Ouest, Coulondre l'interrompit en l'avertissant : « mais le véritable vainqueur (en cas de guerre) sera Trotsky. Y avez-vous pensé ? » Hitler reconnut la justesse de l'évaluation de l'ambassadeur français, mais blâma ses adversaires de lui forcer la main. Citant cet inqualifiable entretien, Trotsky écrivit : « Ces gentlemen aiment bien mettre un nom sur le spectre de la révolution... tant Coulondre que Hitler sont des représentants de la barbarie qui s'étend en Europe. Mais aucun des deux ne doute cependant que leur barbarie sera défaite par la révolution socialiste ».

Trotsky était certes craint par les camps fasciste et démocratique, mais encore plus par la bureaucratie soviétique. Staline n'avait pas oublié comment les défaites subies par les armées russes pendant la Première Guerre mondiale avaient discrédité le régime et mobilisé les masses. Le même danger n'était-il pas toujours présent si une nouvelle guerre éclatait, indépendamment de l'entente avec Hitler ? Aussi longtemps qu'il vivrait, Trotsky resterait la plus grande alternative révolutionnaire à la dictature bureaucratique, la personnification même du programme, des idéaux et de l'esprit d'Octobre 1917. C'est pourquoi Trotsky ne pouvait vivre.

Mais même après sa mort, la peur suscitée par le nom de Trotsky ne disparut pas. Il est difficile de penser à un autre personnage qui, non seulement de son vivant, mais même plusieurs décennies après sa mort, continue de faire frémir le pouvoir en place. L'héritage historique de Trotsky résiste à toute forme d'assimilation et de cooptation. Dix ans seulement après la mort de Marx, les théoriciens de la social-démocratie allemande avaient trouvé le moyen de rendre ses écrits acceptables pour la perspective du réformisme social. Le sort de Lénine fut encore plus terrible ses restes furent embaumés et son héritage théorique falsifié et refaçonné par la bureaucratie en une religion d'État sanctifiée. Une telle distorsion fut impossible avec Trotsky. Ses écrits et ses gestes étaient trop précis et concrets dans leurs implications révolutionnaires pour cela. De plus, les problèmes politiques analysés par Trotsky, les rapports sociopolitiques qu'il a définis, de même que les caractérisations de partis qu'il a effectué avec tant de précision, de justesse et de mordant, ont gardés toute leur pertinence pendant la majeure partie du restant du siècle.

En 1991, la Duke University publiait une étude de 1 000 pages sur le mouvement trotskyste international rédigée par Robert J. Alexander, un fervent antimarxiste considéré au sein des milieux universitaires comme un spécialiste du domaine. Dans son introduction, Alexander fit une remarquable observation : « à la fin des années 1980, les trotskystes n'étaient jamais accédés au pouvoir dans aucun pays. Bien que le trotskysme international ne jouisse du soutien d'aucun régime bien établi, contrairement aux staliniens, la persistance de ce mouvement dans une vaste diversité de pays, conjuguée à l'instabilité de la vie politique qui règne dans la plupart des États du monde, fait qu'on ne peut écarter tout à fait la possibilité qu'un parti trotskyste n'accède au pouvoir dans un avenir assez rapproché ».[1]

Le « régime bien établi » est disparu peu de temps après la publication du livre d'Alexander. La bureaucratie soviétique n'a jamais réhabilité Léon Trotsky. Comme c'est souvent le cas, l'histoire a été la plus ironique. Pendant des décennies, les staliniens ont prétendu que Trotsky avait cherché à détruire l'Union Soviétique, qu'il avait conspiré avec les impérialistes pour démanteler l'URSS, raison pour laquelle il avait été condamné à mort par contumace par le régime soviétique. Mais c'est finalement la bureaucratie soviétique même, comme Trotsky l'avait prédit, qui a démembré et liquidé l'URSS. Et elle s'y est appliquée sans même avoir jamais répudié ouvertement et clairement les accusations contre Trotsky et son fils Lev Sedov. Il était en effet plus simple pour Gorbachev et Eltsine de signer l'arrêt de mort de l'URSS que de reconnaître la fausseté évidente des accusations portées contre Trotsky.

Sans aucunement sous-estimer les dimensions colossales des transformations économiques et sociales qui sont survenues au cours des 60 dernières années, les problèmes, questions et thèmes traités par Trotsky ne sont pas si lointains que cela. Même après la chute de l'Union Soviétique, les écrits de Trotsky revêtent un caractère contemporain extraordinaire. L'étude des écrits de Trotsky est non seulement toujours essentielle pour comprendre la politique du XXe siècle, mais aussi pour s'orienter politiquement dans le monde très complexe de cette première décennie du XXIe siècle.

Si la grandeur d'un personnage politique se mesure par la portée et la pertinence subsistantes de son héritage, Trotsky doit figurer parmi les plus grands leaders du XXe siècle. Pensons un instant aux grandes figures politiques qui dominaient l'arène politique en 1940. Il est difficile même de mentionner les noms des chefs totalitaires de l'époque ­ Hitler, Mussolini, Staline et Franco ­ sans s'emporter. Ces hommes n'ont laissé derrière eux que le souvenir de crimes indescriptibles. Tant qu'aux « grands » leaders des démocraties impérialistes que sont Roosevelt et Churchill, on ne peut nier qu'ils étaient des personnalités remarquables et adroites dans le cadre de la politique parlementaire. Plus brillant que le président américain, Churchill était un orateur talentueux et possédait certes quelques habiletés à l'écriture. Mais peut on vraiment parler de l'héritage politique de ces hommes ? Peut-on soutenir sérieusement que les discours et les ouvrages de Churchill et de Roosevelt (ce dernier n'ayant d'ailleurs jamais rien écrit), leurs analyses et leurs idées du monde permettent de comprendre les problèmes politiques que nous confrontons en ce début de XXIe siècle ?

Même à cette époque, Trotsky était bien plus grand que ses contemporains politiques. L'influence de tous ces hommes que j'ai mentionnés dépendait directement de leur contrôle des instruments du pouvoir d'État. Sans ces pouvoirs, ils auraient difficilement attirés l'attention du monde. Staline, sans le Kremlin et son appareil de terreur, n'aurait jamais été rien de plus que ce qu'il était avant octobre 1917 : « un flou grisâtre ».

Trotsky a été privé de tous les atours officiels du pouvoir en 1927. Mais il a toujours été influent. Il aimait bien la fameuse parole du docteur Stockman, ce personnage d'Ibsen qui dit à la fin de l'ouvrage Un ennemi du peuple : « l'homme le plus fort du monde est celui qui est le plus seul ». L'idée même du grand dramaturge norvégien s'est incarnée dans la vie du plus grand des révolutionnaires russes. Trotsky a fait la plus inspirante et la plus persistante démonstration du pouvoir qu'ont les idées et les idéaux qui correspondent et articulent les tendances progressistes de l'humanité et qui partant, recèlent en leur sein la force de la nécessité historique.

Trotsky l'écrivain

Lorsque l'on parle de la vie de Trotsky, il est difficile de résister à la tentation de consacrer tout le temps qui nous est alloué à simplement le citer. À tout le moins, cela résulterait à offrir une expérience esthétique exceptionnelle à son auditoire. S'il oubliait ses penchants politiques pour un moment, le lecteur de Trotsky capable de jugement objectif aurait bien de la difficulté à nier qu'il était un des plus grands écrivains du XXe siècle. Plus de trente ans ont passé depuis que j'ai lu pour la première fois un ouvrage de Trotsky. C'était sa monumentale Histoire de la révolution russe. Je suis certain que je ne suis pas la seule personne qui se rappelle l'impact émotionnel et intellectuel résultant du premier contact avec sa prose étonnante. Ne lisant que la traduction, je me demandais comment il serait considéré par ceux qui peuvent le lire en russe tel qu'il fut initialement écrit. Sans que je l'aie cherchée, l'occasion de satisfaire ma curiosité se présenta bientôt. J'assistais à une conférence sur la littérature russe donnée par un spécialiste qui avait quitté son pays à la suite à la Révolution d'octobre. Ce n'était pas quelqu'un de qui l'on peut attendre la moindre sympathie pour Trotsky. Lorsqu'il eut terminé sa conférence, un survol de la littérature du XXe siècle, je lui ai demandé son opinion sur Trotsky en tant qu'écrivain. Je me rappelle encore très clairement sa réponse et l'accent prononcé dans lequel elle fut formulé : « Trosky, a-t-il répondu, est le plus grand maître de la prose russe depuis Tolstoï. » Plusieurs années plus tard, la même idée était reprise par un étudiant que j'ai rencontré en Union Soviétique en 1989. Il m'avait avoué que la lecture de Trotsky était pour lui une expérience très difficile. Pourquoi ? « Lorsque je lis Trotsky, m'expliqua-t-il, je suis forcé d'être d'accord avec lui, mais ça, je ne veux pas ! »

La quantité des sujets qu'a abordés Trotsky dans ses écrits, l'art, la littérature et la culture, les développements scientifiques, les problèmes de la vie quotidienne et, naturellement, la politique, défie l'entendement. Nous, moindres mortels, qui devons composer avec nos talents beaucoup plus modestes, ne pouvons qu'être ébahi par l'étendue de l'oeuvre de Trotsky. Et l'on se prend à se demander comment a-t-il pu faire tout cela, avant les traitements de texte et les correcteurs grammaticaux ? Peut-être qu'une partie de la réponse se trouve dans la capacité de Trotsky d'improviser un discours qui atteint presque le degré de beauté et de puissance de son écriture. Une de ses dictées, selon les dires, ce lit mieux que les ébauches polies des écrivains les plus habiles.

Grand personnage de la littérature du XXe siècle, Trotsky doit beaucoup aux grands maîtres du XIXe, en particulier Turgenev, Tolstoï, Herzen et Belinsky. L'homme qui a écrit les déclarations de guerre sans compromis et des ordres de bataille qui ont mobilisé des millions de personnes, pouvait aussi produire des passages d'une beauté enchanteresse, par exemple lorsqu'il se rappelle un moment de l'évasion de son exil en Sibérie en 1907 :

« Le traîneau avançait, glissant doucement et silencieusement, comme un bateau sur la surface glacée d'un étang. Alors que la noirceur s'installait, la forêt semblait avoir encore un peu gagné en immensité. Je ne pouvais plus voir la route et sentais à peine le mouvement de mon traîneau. C'était comme si les arbres étaient sous le coup d'un sort et couraient à notre rencontre, que les buissons se sauvaient et que des vieux troncs d'arbres couverts de neige tournoyaient autour de nous - tout semblait mystérieux. Nous n'entendions rien d'autre que le che-che-che rapide et régulier que faisait le renne en respirant. Ma tête était remplie de milliers de sons qui surgissaient de méandres oubliés de ma mémoire. Soudainement, j'entendis un sifflement aigu des profondeurs de la forêt. Il semblait mystérieux et infiniment lointain. Mais ce n'était que notre Ostyak qui dirigeait son renne. Le silence revint avec ses sifflements lointains et ses arbres qui apparaissaient soudainement de l'obscurité pour y retourner aussi vite. » [ traduit de 1905 (New York: Vintage, 1971), p. 459-60]

Quel que soit le sujet dont il traitait, le thème sous-jacent et central des écrits de Trotsky était toujours la révolution la révolution qui s'exprime de façon organique dans tous les aspects de la vie. Trotsky adorait attirer l'attention de son lecteur sur les formes inattendues sous lesquelles se manifestait la révolution. C'est ainsi qu'en décrivant le procès des députés du Soviet ouvrier qui suivit la révolution de 1905, Trotsky savourait le contraste entre le traitement dur et menaçant du milieu officiel de la Cour, remplie à craquer de « gendarmes avec leurs sabres déployés », et les « quantités infinies de fleurs » expédiées à la Cour par des admirateurs et des partisans des révolutionnaires accusés :

« Il y avait des fleurs aux boutonnières, des fleurs que les gens tenaient à la main et déposaient sur leurs cuisses et finalement des fleurs simplement sur les bancs. Le président de la Cour n'avait pas osé faire interdire ces intrus parfumés. À la fin, même les officiers de la gendarmerie et les officiers de la Cour, entièrement "démoralisés" par l'atmosphère, offraient des fleurs aux accusés. » [ Ibid., p. 356].

Il n'est pas moins un écrivain, je dirais, que George Bernard Shaw, qui avait fait la remarque que lorsque Trotsky coupait la tête de son adversaire d'un trait de plume, il ne manquait jamais une chance de la ramasser et de montrer à tous et chacun qu'il lui manquait une cervelle. Mais tout de même, les talents de polémiste de Trotsky viennent plutôt de l'intelligence avec laquelle il exposait l'incongruité entre les objectifs subjectifs de tel ou tel autre politicien et le développement objectif des contradictions sociales dans une époque révolutionnaire. Prenant le déroulement nécessaire du processus historique comme étalon, les critiques cinglantes de Trotsky n'étaient pas cruelles. Elles étaient simplement exactes. C'est ainsi qu'il écrit sur le principal dirigeant du Gouvernement provisoire bourgeois de 1917 :

« Kérensky n'était pas révolutionnaire, il se frottait seulement à la révolution ... Il n'avait ni préparation théorique, ni discipline politique, ni capacité pour les généralisations, ni volonté comme politicien. Toutes ces qualités étaient remplacées par une fugitive émotivité, par une facile effervescence, et par cette éloquence qui agit non sur la pensée ou la volonté, mais sur les nerfs. » [Histoire de la révolution russe, (Éditions du Seuil), tome 1, p. 228]

Et sur le dirigeant du parti socialiste-révolutionnaire, Victor Tchernov : « Possédant des connaissances considérables, mais non liées en un tout, plutôt grand liseur qu'homme instruit, Tchernov avait toujours à sa disposition un choix illustré de citations appropriées aux circonstances, qui frappèrent pour longtemps la jeunesse russe sans lui enseigner grand-chose. Il n'était qu'une seule question à laquelle ce prolixe leader n'avait pas de réponse : qui menait-il et où ? Les formules éclectiques de Tchernov, assaisonnées de morale et de rimailleries, faisaient pour un bout de temps l'unité d'un public disparate qui, à toutes les heures critiques, se dispersait de côté et d'autre. Il n'est pas étonnant que Tchernov ait opposé avec fatuité sa méthode de formation d'un parti au " sectarisme " de Lénine. » [Ibid, tome 1, p. 275]

Et finalement, sur celui qui a déjà été un formidable théoricien de la social-démocratie : « Kautsky ne connaît qu'un chemin de salut : la démocratie. Il suffit qu'elle soit reconnue de tous et que tous consentent à s'y soumettre. Les socialistes de la droite doivent renoncer aux violences sanguinaires auxquelles ils ont recours au gré de la bourgeoisie. La bourgeoisie même doit renoncer à l'idée de maintenir, jusqu'au bout, sa situation privilégiée grâce aux Noske et aux lieutenants Vogel. Le prolétariat doit enfin, une fois pour toutes, abandonner le dessein de renverser la bourgeoisie autrement que par les voies constitutionnelles. Ces conditions étant bien observées, la révolution sociale doit se dissoudre sans douleur au sein de la démocratie. Il suffit, comme on s'en rend compte, que notre orageuse histoire consente à coiffer le bonnet de nuit de Kautsky et à puiser de la sagesse dans sa tabatière. » [Terrorisme and communisme, (Paris : Union générale d'éditions ), p.57]

Il ne serait pas difficile de consacrer une journée entière à citer des passages où le génie littéraire de Trotsky s'est exprimé avec intelligence. Mais ce génie n'était pas simplement, ni surtout, une question de style. Il y a à l'oeuvre un élément plus profond qui fait de l'oeuvre littéraire de Trotsky, considérée dans son entièreté, une des plus grandes réalisations du XXe siècle. Dans la mesure où il est possible que l'histoire puisse trouver une expression consciente au moment même où elle se développe, on le trouve dans les écrits de Trotsky. En général, il n'y a rien de plus éphémère que le commentaire politique. La demi-vie même la mieux écrite des chroniques d'un quotidien ne dépasse généralement pas le temps de boire une tasse de café. Elle passe directement de la table à déjeuner à la corbeille à papier.

Les écrits de Trotsky ne connaissent pas le même sort, et je ne parle pas ici de ces principales oeuvres, mais bien des commentaires qu'il a produits pour des journaux. Les écrits, sans oublier les discours de Léon Trotsky semblent parfois être la première tentative de l'histoire d'expliquer le mieux possible ce qu'elle fait et tente de faire. L'objectif fondamental des plus grands écrits politiques de Trotsky, situer les derniers événements de la trajectoire historique mondiale de la révolution socialiste, trouve leur expression dans le choix de ses titres : « À quelle étape sommes-nous rendus ? », « Où va l'Angleterre ? », « Où va la France ? », « Vers le capitalisme ou le socialisme ? » Lunarcharsky a déjà dit de Trotsky : Il est toujours conscient de sa place dans l'histoire. C'était la force de Trotsky, la source de son opposition politique à l'opportunisme et toutes les formes de pressions. Trotsky concevait le marxisme comme étant « la science de la perspective ».

Un point doit être fait par rapport à cette question : une des conséquences de la destruction du cadre révolutionnaire par le stalinisme et l'érosion du marxisme en tant qu'arme théorique de la lutte émancipatrice de la classe ouvrière qui s'en suivit a été que toutes sortes de personnes qui n'avaient aucun lien avec cette lutte ont été élevées au rang de grands marxistes : des économistes marxistes, des philosophes marxistes, des critiques d'art et de littérature marxistes, etc. Et pourtant, lorsqu'ils ont tenté d'appliquer leur supposée maîtrise de la dialectique à l'analyse politique des événements au moment où ces derniers se déroulaient, ils ne réussirent qu'à étaler leur incompétence. Trotsky fut le dernier grand représentant de l'école de la pensée marxiste (que j'appellerais l'école classique) dont la maîtrise de la dialectique était démontrée avant tout pour sa capacité à juger de la situation politique, à faire un pronostic politique, à élaborer une orientation stratégique.

Reconsidérer Trotsky

Peut-être que la tâche la plus critique de la Quatrième Internationale au cours de son histoire a été la défense du rôle historique de Trotsky face aux calomnies des staliniens. Cette tâche ne s'est pas limitée simplement à défendre l'individu mais, beaucoup plus fondamentalement, à défendre l'ensemble de l'héritage programmatique du marxisme international et de la révolution d'octobre. En défendant Trotsky, la Quatrième Internationale soutenait la vérité historique contre la falsification monstrueuse et la trahison des principes sur lesquelles la révolution bolchevique s'était fondée.

Et pourtant, malgré sa défense intransigeante de Léon Trotsky, est-ce que la Quatrième Internationale a bien rendu justice à l'héritage politique et historique du « Vieux » ? Il y a de bonnes raisons de croire, maintenant que le siècle qui a connu Trotsky est derrière nous, qu'une appréciation plus riche et plus profonde de son héritage politique et de sa stature historique est maintenant possible. Je commencerai en soumettant à un réexamen critique un passage bien connu dans lequel Trotsky évalue sa propre contribution au succès de la révolution d'octobre de 1917.

Le 25 mars 1935, Trotsky écrivait dans son journal personnel : « Si je n'avais pas été à Petrograd en 1917, la révolution d'octobre aurait quand même eu lieu, à la condition que Lénine ait été là et au poste de commande. Si ni Lénine ni moi n'avions été à Petrograd, il n'y aurait pas eu de révolution d'octobre : la direction du parti bolchevique aurait empêché qu'elle ne se produise. De cela, je n'ai pas le moindre doute. Si Lénine n'avait pas été à Petrograd, je doute que j'aurais réussi à surmonter la résistance des dirigeants bolchevique. La lutte avec le "trotskysme" (c'est-à-dire avec la révolution prolétarienne) aurait commencé en mai 1917 et c'est l'issu de la révolution qui aurait été en jeu. Mais je le répète : étant donnée la présence de Lénine, la révolution d'octobre aurait été victorieuse dans tous les cas. On peut dire en gros la même chose de la guerre civile, même si au cours de sa première période, surtout au temps de la chute de Simbirsk et de Kazan, Lénine hésita et était miné par le doute. Mais incontestablement, ce n'était qu'un sentiment passager qu'il n'a probablement admis à personne d'autre que moi ... Aussi, je ne peux pas parler de "l'indispensabilité" de mon travail, même pour la période de 1917 à 1921. » [ traduit de Diary in Exile (New York: Atheneum), p. 46-47]

Est-ce que cette évaluation est exacte ? Dans ce passage, Trotsky fait référence surtout à la lutte politique au sein du parti bolchevique. Très correctement, il prend comme point de départ la signification cruciale de la réorientation du parti bolchevique en 1917. La grande réalisation de Lénine en 1917, de laquelle tout le succès de la révolution a dépendu, fut de surmonter la résistance des vieux dirigeants bolchevique, en particulier de Kamenev et Staline, à un changement stratégique de l'orientation politique du parti bolchevique.

Et pourtant, l'importance cruciale de cette lutte au sein du parti bolchevique démontre encore une fois les implications profondes des anciennes controverses au sein du Parti ouvrier social-démocrate russe sur les questions de perspective politique. Même si l'on devait accepter que Lénine ait joué le rôle essentiel pour surmonter la résistance rencontrée au sein du parti bolchevique pour qu'il adopte la ligne de la prise du pouvoir et de l'établissement de la dictature du prolétariat, il menait cette lutte contre ceux qui avaient appuyé la ligne politique que Lénine avait jusqu'alors défendue contre la perspective de Léon Trotsky.

Lorsque Lénine retourna en Russie en avril 1917 et qu'il répudia la perspective de « la dictature démocratique du prolétariat et de la paysannerie », il avait été largement compris qu'il adoptait (même s'il ne l'a jamais admis publiquement) la ligne politique à laquelle Trotsky avait été associé pendant plus d'une décennie : la révolution permanente.

Trotsky et l'anticipation théorique d'Octobre : la théorie de la révolution permanente

Je vais brièvement passer en revue les questions fondamentales qui ont confronté le mouvement révolutionnaire russe lors des dernières décennies du régime tsariste. Dans ces efforts pour tracer la trajectoire stratégique du développement socio-politique russe, la pensée socialiste russe a avancé trois variantes possibles et contradictoires. Plekhanov, le père du marxisme russe, a conçu le développement social en Russie en termes d'une progression logique formelle, selon laquelle les étapes historiques du développement étaient déterminées par un niveau donné de développement économique. Comme le féodalisme qui serait remplacé par le capitalisme, ce dernier, à son tour, lorsque toutes les conditions nécessaires au développement économique auraient été réalisées, devrait laisser la place au socialisme. Dans le modèle théorique avec lequel travaillait Plekhanov, il était supposé que le développement en Russie prendrait les mêmes formes historiques que celles qu'on trouvait dans l'évolution bourgeoise démocratique en Europe. Il n'existait aucune possibilité pour que la Russie puisse prendre le chemin du socialisme avant les pays beaucoup plus développés de l'occident. La Russie, à l'orée du XXe siècle, arguait Plekhanov, avait toujours la tâche de réaliser la révolution bourgeoise démocratique, ce par quoi il entendait le renversement du régime tsariste et la création des conditions politiques et économiques préalables pour une future révolution sociale lointaine. En toute probabilité, la Russie avait devant elle plusieurs décennies de développement parlementaire bourgeois avant que sa structure économique et sociale ne puisse servir de support à une transformation socialiste. Cette conception organique du développement de la Russie constituait le bon sens même pour de grandes couches du mouvement social-démocrate russe au début du vingtième siècle.

Les événements de 1905, c'est-à-dire l'éruption de la première révolution russe, soulevèrent de sérieuses questions sur la viabilité du modèle de Plekhanov. C'est le rôle qu'a joué le prolétariat dans la lutte contre le tsarisme qui fut l'aspect le plus significatif de la révolution russe. Sur fond de grèves générales et d'insurrection, les manoeuvres des dirigeants politiques de la bourgeoisie russe semblaient mesquines et traîtresses. Il n'y avait pas de Robespierre ou de Danton parmi la bourgeoisie. Le Parti cadet (les démocrates constitutionnels) ne ressemblait en rien aux jacobins.

L'analyse de Lénine allait plus loin et était plus profonde que celle de Plekhanov. Ce premier acceptait lui aussi l'idée que la révolution russe serait de type démocratique bourgeoise. Mais une définition aussi formelle n'abordait pas de façon adéquate la question du rapport entre les forces de classe et de l'équilibre du pouvoir durant la révolution. Lénine insistait que la tâche de la classe ouvrière était d'arriver, au moyen de sa propre organisation et de ses propres efforts, à pousser pour le plus grand et le plus radical développement de la révolution démocratique bourgeoise, c'est-à-dire pour une lutte sans compromis pour démolir tous les vestiges économiques, politiques et sociaux du féodalisme tsariste. Pour Lénine, la résolution du « problème agraire », par lequel il entendait le renversement de tous les vestiges économiques et juridiques du féodalisme, était au coeur même de cette révolution démocratique. Les vastes propriétés terriennes de la noblesse constituaient une immense barrière à la démocratisation de la vie en Russie aussi bien qu'au développement d'une économie capitaliste moderne.

La conception de la révolution de Lénine, contrairement à celle de Plékhanov, ne se butait pas aux préjugés politiques formels. Il approchait la question de la révolution démocratique, pour ainsi dire, du dedans. Au lieu de partir d'un schéma politique formel, c'est-à-dire de la nécessité absolue qu'une démocratie parlementaire soit le résultat d'une révolution bourgeoise, Lénine a cherché à déduire la forme politique de la révolution à partir de son contenu interne et essentiel.

Reconnaissant l'immensité des tâches sociales d'une révolution démocratique en Russie, Lénine, contrairement de Plékhanov, a insisté sur le fait qu'il ne serait pas possible d'y arriver sous la direction de la bourgeoisie russe. Le triomphe de la révolution démocratique bourgeoise en Russie n'était possible que si la classe ouvrière menait la lutte pour la démocratie indépendamment de la bourgeoisie, plus précisément en opposition à celle-ci. Mais parce qu'elle n'était pas assez importante quant à son nombre, la classe ouvrière ne pouvait offrir la base sociale pour une démocratie bourgeoise à elle seule. Le prolétariat russe, en avançant la résolution radicale et entière des questions agraires, devait se rallier les millions de paysans.

Quelle serait alors la forme de l'État d'un régime provenant de l'alliance révolutionnaire de ces deux grandes classes populaires ? Lénine a proposé que le nouveau régime serait une « dictature démocratique du prolétariat et de la paysannerie ». En fait, les deux classes se partageraient le pouvoir étatique et présideraient ensemble à la réalisation la plus complète possible de la révolution démocratique. Lénine n'avait pas spécifié ni la nature précise des arrangements pour la division du pouvoir dans un tel régime, ni n'avait défini ou décrit les formes étatiques par lesquelles cette dictature de deux classes pourrait s'exercer.

Malgré la nature politique extrêmement radicale de la dictature démocratique, Lénine a insisté que son but n'était pas la réorganisation économique de la société selon une politique socialiste. Plutôt, la révolution resterait nécessairement capitaliste en terme de programme économique. Et en fait, même lorsqu'il défendait la résolution radicale de la question de la terre, Lénine soulignait que la nationalisation de la terre aux dépens des grands propriétaires fonciers russes était une mesure de type démocratique bourgeois plutôt que de type socialiste.

Dans sa polémique, Lénine était inébranlable sur un point essentiel. « Les marxistes sont absolument convaincus, écrivait-il en 1905, du caractère bourgeois de la révolution russe. Qu'est-ce que cela signifie ? Cela signifie que ces transformations démocratiques... qui sont devenues indispensables pour la Russie ne signifient pas en elles-mêmes une tentative de miner le capitalisme, de miner la révolution bourgeoise, mais, au contraire elles ouvrent la voie, pour la première fois et d'une façon valable, a un développement du capitalisme ample et rapide, européen et non asiatique. Elles rendront possible, pour la première fois, la domination de la bourgeoisie en tant que classe... » [Trois conceptions de la révolution, Trotsky, Oeuvres, août 1939].

La position de Trotsky diffère profondément de celle des mencheviks et de celle de Lénine. Malgré qu'ils soient arrivés à des conclusions différentes, Plékhanov et Lénine basaient leurs perspectives sur une estimation du développement économique en Russie et des rapports entre les différentes forces sociales au sein du pays. Mais le point de départ de Trotsky n'était pas le niveau économique de la Russie ou les rapports entre les classes au pays, mais bien plutôt le contexte historique mondial au sein duquel la tardive révolution démocratique russe était destinée à se développer.

Trotsky a tracé la trajectoire historique de la révolution bourgeoise : sa manifestation classique au 18ième siècle, ensuite ses vicissitudes au 19ième siècle et pour finir, le contexte moderne de 1905. Il a expliqué comment les profonds changements dans les conditions historiques, en particulier le développement de l'économie mondiale et l'émergence de la classe ouvrière internationale, avaient fondamentalement modifié la dynamique sociale et politique de la révolution démocratique bourgeoise. Les équations politiques traditionnelles, qui se basaient sur les conditions qui existaient vers la moitié du 19ième siècle, n'étaient pas d'une grande utilité dans la nouvelle situation.

Trotsky a détecté les limites politiques de la formule de Lénine. Elle n'était pas réaliste politiquement : elle ne résolvait pas la question du pouvoir étatique, mais l'évitait. Trotsky n'acceptait pas que le prolétariat russe puisse se limiter à des mesures de type formellement démocratique. La réalité des rapports entre les classes forcerait la classe ouvrière à exercer sa dictature en opposition aux intérêts économiques de la bourgeoisie. En d'autres mots, la lutte de la classe ouvrière prendrait nécessairement un caractère socialiste. Mais comment était-ce possible, étant donné qu'en raison de son retard économique, en considération des limites imposées par son propre développement économique, très clairement la Russie n'était pas prête pour le socialisme ?

À regarder la révolution russe d'en dedans, il ne semble pas y avoir de solution à ce problème. Mais en l'examinant du dessus, plus précisément en la regardant à la fois du point de vue de l'histoire mondiale et du point de vue du développement de l'économie capitaliste, alors émerge une solution que l'on n'attendait pas. Ainsi, aussi tôt qu'en juin 1905, au moment même où la première révolution russe se déployait, Trotsky notait que « le capitalisme a converti le monde en un unique organisme politique et économique ». Trotsky a compris ce qu'impliquait ce profond changement de la structure de l'économie mondiale :

« Cela donne immédiatement aux événements qui se déroulent actuellement un caractère international, et ouvre un large horizon. L'émancipation politique de la Russie sous la direction de la classe ouvrière élèvera cette classe à des sommets historiques inconnus jusqu'à ce jour, mettra entre ses mains un pouvoir et des ressources colossales et en fera l'initiatrice de la liquidation du capitalisme mondial, dont l'histoire a réalisé toutes les prémisses objectives. » [Bilan et perspectives, Trotsky, chap.9].

L'approche de Trotsky représentait une étonnante percée théorique. Comme la théorie de la relativité d'Einstein, un autre cadeau de 1905 à l'humanité, qui a fondamentalement et irréversiblement modifié le cadre conceptuel à travers lequel l'humanité observe l'univers et a donné le moyen de résoudre les problèmes pour lesquels il n'était pas possible de répondre à partir des conceptions rigides de la mécanique newtonienne. La théorie de la révolution permanente de Trotsky a fondamentalement basculé la perspective analytique de laquelle les processus révolutionnaires étaient envisagés. Avant 1905, le développement des révolutions était vu comme une progression d'événements nationaux, dont le résultats étaient déterminé par la logique de sa structure et de ses rapports socio-économiques. Trotsky a proposé une tout autre approche : comprendre la révolution, à l'époque moderne, comme un processus historique essentiellement mondial de transition d'une société de classe, enraciné politiquement dans le système des États-nations, vers une société sans classes se développant sur la base d'une économie intégrée mondialement et d'une humanité unifiée internationalement.

Je ne crois pas que l'analogie avec Einstein soit si loin de la réalité. D'un point de vue intellectuel, les problèmes auxquels devaient s'attaquer les théoriciens révolutionnaires au tournant du XXe siècle étaient semblables à ceux des physiciens. Il y avait de plus en plus de données expérimentales à travers l'Europe qui ne pouvaient plus être réconciliées avec les formules établies de la physique newtonienne classique. La matière, au moins au niveau des particules subatomiques, refusait de se comporter comme le dictait M. Newton. La théorie de la relativité d'Einstein offrait un nouveau cadre conceptuel pour comprendre l'univers matériel.

De la même façon, le mouvement socialiste a été confronté à une montagne de données politiques et socio-économiques qui ne pouvaient pas être correctement prises en compte au sein du cadre théorique existant. La complexité même de l'économie mondiale moderne défiait les définitions simplistes. L'impact du développement économique mondial s'est manifesté à un degré jusqu'alors inconnu dans les formes que prenait chaque économie nationale. Même au sein des économies retardataires, l'on pouvait trouver en vertu de l'investissement étranger certaines caractéristiques des économies les plus avancées. Il existait des régimes féodaux ou semi-féodaux, dont les structures politiques étaient encroûtées dans le Moyen-ge, qui présidaient des économies capitalistes dans lesquelles l'industrie lourde jouait un rôle important. Dans les pays avec un développement capitaliste retardataire, il n'était pas rare de trouver une bourgeoisie qui avait moins d'intérêt dans le succès de « sa » révolution bourgeoise que la classe ouvrière locale. De telles anomalies ne pouvaient trouver leur place dans les préceptes stratégiques formels qui supposaient l'existence de phénomènes sociaux beaucoup moins entachés de contradictions internes.

La grande réalisation de Trotsky fut d'élaborer une nouvelle structure théorique qui était à la hauteur des nouvelles complexités sociales, économiques et politiques. Il n'y avait pas une once d'utopie dans l'approche de Trotsky. Elle représentait plutôt une profonde compréhension de l'impact de l'économie mondiale sur la vie politique et sociale. Une approche réaliste des questions politiques et l'élaboration d'une stratégie révolutionnaire concrète n'étaient possibles que dans la mesure où les partis socialistes prenaient comme point de départ objectif la prédominance de l'international sur le national. Cela ne signifie pas simplement la promotion de la solidarité internationale du prolétariat. Sans compréhension de sa fondation essentielle dans l'économie mondiale, et sans faire de la réalité objective de l'économie mondiale la base de la pensée stratégique, l'internationalisme prolétarien ne dépasserait pas l'idéal utopique, demeurant essentiellement sans relation avec le programme et la pratique des partis socialistes nationaux.

Partant de la réalité du capitalisme mondial, et reconnaissant que les événements en Russie dépendent objectivement de l'environnement politique et économique international, Trotsky a prévu l'inévitabilité pour la révolution russe de prendre un cours socialiste. La classe ouvrière russe serait forcée de prendre le pouvoir et d'adopter, d'une façon ou l'autre, des politiques de caractère socialiste. Et pourtant, en adoptant un cours socialiste, la classe ouvrière en Russie se buterait inévitablement aux limites que lui impose son environnement national. Comment se sortir de ce dilemme ? En liant son sort à celui de la révolution européenne et de la révolution mondiale, de laquelle sa propre lutte était, en dernière analyse, une manifestation.

C'était là la compréhension d'un homme qui, comme Einstein, venait tout juste d'avoir vingt-six ans. La théorie de la révolution permanente de Trotsky a permis une conception réaliste de la révolution mondiale. L'âge des révolutions nationales venait de prendre fin, ou pour être plus précis, les révolutions nationales ne pouvaient plus être comprises que dans le cadre de la révolution socialiste internationale.

Trotsky et les bolcheviks

À la lumière des profondes implications de l'avancée de Trotsky, il devient plus facile d'apprécier et les bolcheviks et les mencheviks. Ce n'est pas mon intention de minimiser en quoi que soit la signification du grand accomplissement de Lénine, qui fut de comprendre mieux que quiconque la signification politique de la lutte contre l'opportunisme politique au sein du mouvement révolutionnaire et d'étendre cette lutte à tous les niveaux du travail et de l'organisation du parti. Et pourtant, aussi cruciales et critiques que puissent être les questions de l'organisation révolutionnaire, l'expérience du 20ième siècle a montré ou devrait montrer à la classe ouvrière, que même l'organisation la plus ferme, à moins qu'elle ne soit orientée par une perspective révolutionnaire correcte, peut devenir, et finalement deviendra, un obstacle à la révolution.

Ce qui déterminait l'attitude de Trotsky envers toutes les tendances au sein du mouvement ouvrier social-démocrate russe était leur perspective, leur programme. Dans quelle mesure leur programme politique était-il basé sur une estimation correcte des forces mondiales qui détermineront l'évolution et le destin de la révolution russe ? Trotsky, de ce point de vue, était avec raison critique du programme et de l'orientation du Parti bolchevik. Laissez-moi citer un article qu'il a écrit en 1909 dans lequel il passe en revue les différentes positions adoptées par les différentes fractions du Parti ouvrier social-démocrate russe.

Il écrivit : « Lénine croit que les contradictions entre les intérêts de classe du prolétariat et les conditions objectives seront résolues parce que le prolétariat s'imposera à lui-même des limites politiques. Selon lui, cette autocensure sera le résultat de la conscience théorique qu'aura le prolétariat que la révolution dans laquelle il joue le rôle de dirigeant est une révolution bourgeoise. Lénine transfert la contradiction objective dans la conscience du prolétariat et la résout au moyen de l'ascétisme de classe, qui n'est pas enraciné dans la foi religieuse mais dans un soi-disant schéma scientifique. Il suffit de voir clairement cette construction intellectuelle pour réaliser combien elle est irrémédiablement idéaliste.

« Le hic est que les bolcheviks visualisent la lutte de classe du prolétariat seulement jusqu'au moment de la révolution et de son succès, après quoi ils considèrent qu'elle se dissout temporairement dans une coalition démocratique pour réapparaître, cette fois sous une forme pure, dans une lutte directe pour le socialisme, mais seulement après l'établissement définitif d'un système républicain. Alors que les mencheviks, partant de la notion abstraite que notre révolution est une révolution bourgeoise, arrivent à la conclusion que le prolétariat doit adapter toutes ses tactiques au comportement de la bourgeoisie libérale pour mieux assurer le transfert du pouvoir étatique à la bourgeoisie, les bolcheviks, eux, partent d'une notion tout aussi abstraite, la dictature démocratique et pas la dictature socialiste pour arriver à la conclusion qu'un prolétariat en possession du pouvoir de l'État s'imposant à lui-même de rester dans les limites de la démocratie bourgeoise. Il est vrai que la différence entre eux sur cette question est considérable. Alors que les aspects antirévolutionnaires du menchevisme sont déjà apparents, ceux des bolcheviks ne deviendront probablement une menace que dans le cas d'une victoire. » [Nos différences, Trotsky]

C'était faire preuve d'une perspicacité remarquable sur la révolution russe telle qu'elle s'est réellement déroulée. Une fois le régime du tsar renversé, les limites de la perspective de Lénine sur la dictature démocratique sont immédiatement devenues claires. Trotsky continuait en disant que la classe ouvrière russe serait forcée de prendre le pouvoir et « serait confrontée aux problèmes objectifs du socialisme, mais que, à une certaine étape, il n'y aura plus de solutions à ces problèmes à cause du retard économique du pays. Il n'y a aucune issue à ce problème dans le cadre d'une révolution nationale. » Comme on le voit, Trotsky avait bien identifié que les limites de la perspective de Lénine ne se trouvaient pas en fait dans ses calculs politiques mais venaient plutôt du fait que ses calculs politiques partaient de considérations nationales au lieu d'une évaluation du cadre international dans lequel la révolution russe se développerait.

Il écrivit en 1909 : « Le gouvernement ouvrier se retrouvera avec la tâche d'unir ses forces avec celles du prolétariat socialiste d'Europe de l'Ouest. C'est seulement ainsi que son hégémonie révolutionnaire temporaire pourra devenir le prologue à une dictature socialiste. Ainsi la révolution permanente deviendra, pour le prolétariat russe, une question d'instinct de conservation de classe. Si le parti ouvrier ne peut pas faire preuve de suffisamment d'initiative pour entreprendre une tactique révolutionnaire agressive, s'il se limitait lui-même à la frugalité d'une dictature simplement nationale et simplement démocratique, les forces réactionnaires unifiées de l'Europe ne perdrons pas de temps pour indiquer clairement à la classe ouvrière, si jamais celle-ci prenait le pouvoir, qu'elle doit mettre toute sa puissance au service de la lutte pour la révolution socialiste. » [traduit de1905, chap.25, Trotsky]

C'est toute la question. L'évaluation politique de la forme du pouvoir de l'État découle, en dernière analyse, des différentes façons de jauger l'importance de l'international sur les résultats politiques d'un mouvement révolutionnaire. Il faut faire le point suivant lorsque l'on considère le développement du Parti bolchevik. Tout programme reflète en fin de compte l'influence et les intérêts des forces sociales. Dans les pays où le développement bourgeois est tardif, dans lesquels la bourgeoisie est incapable d'entreprendre de façon conséquente les tâches démocratiques et nationales de la révolution, nous savons qu'une partie de ces tâches reviennent à la classe ouvrière. La classe ouvrière est obligée d'adopter et de réaliser les demandes démocratiques et nationales qui sont encore progressistes. Il est arrivé plusieurs fois au cours du 20ième siècle que le mouvement socialiste a été forcé de prendre sur lui ces responsabilités démocratiques et nationales et de prendre dans ces rangs des éléments pour qui ces tâches étaient essentielles, des éléments pour qui les aspirations socialistes et internationales de la classe ouvrière étaient beaucoup moins importantes. Je crois que l'on peut dire qu'un tel processus a eu une influence sur le développement du Parti bolchevik. Lénine a certainement représenté, au sein du Parti bolchevik, l'opposition la plus conséquente à de tels préjugés démocratiques nationalistes et petits-bourgeois. Il était conscient de leur présence et ne pouvait les ignorer.

J'aimerais pouvoir vous lire un article écrit en décembre 1914 après le début de la Première guerre mondiale.

« Le sentiment de fierté nationale nous est-il étranger, à nous, prolétaires grands-russes conscients ? Bien sûr que non ! Nous aimons notre langue et notre patrie; ce à quoi nous travaillons le plus, c'est à élever ses masses laborieuses (c'est-à-dire les neuf dixièmes de sa population) à une vie consciente de démocrates et de socialistes. Le plus douloureux pour nous, c'est de voir et de sentir les violences, l'oppression et les vexations que les bourreaux tsaristes, les nobles et les capitalistes font subir à notre belle patrie. Nous sommes fiers que ces violences aient provoqué des résistances en notre sein, parmi les Grands-Russes; que ce milieu ait produit Radichtchev, les décembristes, les révolutionnaires roturiers de 1870-1880; que la classe ouvrière grand-russe ait créé en 1905 un puissant parti révolutionnaire de masse; que le moujik grand-russe ait commencé en même temps à devenir démocrate, qu'il ait commencé à renverser le pope et le grand propriétaire foncier.

« ... Nous sommes pénétrés d'un sentiment de fierté nationale, car la nation grand-russe a créé, elle aussi, une classe révolutionnaire; elle aussi a prouvé qu'elle est capable de fournir à l'humanité de grands exemples de lutte pour la liberté et pour le socialisme, et pas seulement de grands pogroms, des rangées de potences, des cachots, de grandes famines et une grande servilité à l'égard des popes, des tsars, des grands propriétaires fonciers et des capitalistes. »[Oeuvres, tome 21, p.100, Lénine]

Lénine est l'auteur de ces lignes. Il serait injuste de considérer cet article comme une concession politique de Lénine au chauvinisme grand-russe. Sa vie est un gage de son opposition inébranlable au nationalisme grand-russe. Et pourtant cet article, une tentative de Lénine d'exercer une influence révolutionnaire sur ces sentiments nationalistes profondément enracinés parmi les masses laborieuses et d'utiliser ces sentiments à des fins révolutionnaires, reflète sa sensibilité non seulement aux forts sentiments nationalistes de la classe ouvrière, mais aussi de certains segments au sein de son propre parti. La ligne est bien mince entre l'utilisation de sentiments nationalistes à des fins révolutionnaires et l'adaptation des objectifs révolutionnaires aux sentiments nationalistes. Le message qu'un auteur veut faire passer ne correspond pas exactement à celui qui est compris par celui qui le reçoit. Il ne peut manquer d'y avoir une dégradation de la qualité politique d'un message alors qu'il est transmis dans un auditoire de plus en plus grand.

Ce que Lénine voulait être un hommage aux traditions révolutionnaires de la classe ouvrière grand-russe a été, selon toute vraisemblance, interprété par les sections les plus arriérées des travailleurs au sein du parti comme une glorification des capacités révolutionnaires grand-russes. Malgré sa forme gauchisante, cela demeure une forme de chauvinisme avec des implications politiques dangereuses, comme Trotsky le soulignait en 1915.

« Examiner les perspectives de la révolution sociale dans le cadre national signifierait être victime de l'esprit borné qui constitue le fond du social-patriotisme ... Dans l'ensemble, il ne faut pas oublier qu'à côté du réformisme le plus vulgaire, il y a aussi dans le social-patriotisme un messianisme révolutionnaire qui chante les exploits de son État national, parce qu'il considère que sa situation industrielle, sa forme " démocratique " ou ses conquêtes révolutionnaires l'appellent précisément à conduire l'humanité au socialisme ou à la " démocratie ". Si la victoire de la révolution pouvait effectivement se concevoir dans le cadre d'une nation mieux préparée, ce messianisme, lié au programme de la défense nationale, pourrait avoir une relative justification historique. Mais il n'en est rien. Lutter pour conserver la base nationale de la révolution par des méthodes qui minent les liaisons internationales du prolétariat, c'est en fait ruiner la révolution. La révolution ne peut commencer autrement que sur une base nationale, mais elle ne peut s'achever dans ce cadre, étant donné l'interdépendance économique, politique et militaire des États européens (interdépendance dont la force n'a jamais été aussi manifeste que durant la guerre actuelle). » [cité dans L'internationale communiste après Lénine, Presses universitaires de France, p.164].

Il vaudrait la peine de considérer les conditions dans lesquelles Lénine lui-même a reconsidéré sa perspective politique. Il ne fait aucun doute que son étude de l'économie mondiale sous l'impact de la Première guerre mondiale lui a permis de saisir plus profondément la dynamique de la révolution russe et l'a mené à adopter, en essence, la perspective qui avait été associée à Trotsky pendant de si nombreuses années.

Lorsque Lénine a lu ses Thèses d'avril, son auditoire a immédiatement compris qu'il reprenait en fait les arguments que Trotsky avait déjà avancés. Lénine a immédiatement été accusé de « trotskysme » et, par ce seul fait, nous pouvons mieux comprendre l'ampleur de la contribution intellectuelle de Trotsky au succès de la révolution qui eu lieu cette année là. Trotsky avait déjà offert le cadre politique et intellectuel pour que le débat au sein du Parti bolchevik puisse avancer. Il n'arrivait pas comme un coup de tonnerre dans un ciel bleu. Si la personnalité de Lénine et sa stature incontestée dans le Parti bolchevik a rendu possible une adoption relativement rapide de la nouvelle perspective, il faut dire aussi que la lutte de Trotsky pour développer et défendre ses conceptions ait facilité la lutte que Lénine a menée, particulièrement dans des conditions où les masses de la Russie de 1917 allaient vers la gauche.

Dans un certain sens, les événements du printemps, de l'été et de l'automne de 1917 ont été l'expression plus profonde et plus puissante des développements politiques qui avaient eu lieu douze années auparavant. J'aimerais vous lire un extrait intéressant d'un livre appelé Les origines du bolchevisme écrit par le menchevik Theodore Dan. Il fait les observations suivantes sur 1905 :

« Le climat des Jours de la liberté [ le point culminant de la révolution de 1905 ] était tel qu'en pratique à la fois les mencheviks et les bolcheviks étaient poussés vers le trotskysme. Pour une brève période, le trotskysme, qui ne portait assurément pas encore ce nom alors, devint pour la première et la dernière fois dans l'histoire de la social-démocratie russe sa plate-forme d'unification. »

C'est-à-dire qu'alors que le mouvement de la classe ouvrière russe vers la gauche prenait des formes explosives, la perspective de Trotsky gagnait immensément en prestige et en stature. C'est ce qui s'est passé en 1905, et qui s'est produit encore dans une forme historique, encore plus explosive et puissante en 1917. La victoire de 1917 était, dans une large mesure, la victoire de la perspective de la révolution permanente de Trotsky. Ce qui s'est passé en 1922 et en 1923, je parle ici du début de la réaction politique contre la Révolution d'octobre et la résurgence du nationalisme russe au sein du Parti bolchevik, a créé les meilleures conditions pour la recrudescence des vieilles tendances anti-trotskistes au sein du Parti bolchevik. Il n'est pas possible de traiter les tendances de ce temps comme si elles n'avaient aucun lien avec les divisions politiques qui existaient auparavant au sein du Parti bolchevik. Mais cela ne veut pas dire qu'elles étaient exactement identiques.

Les tendances sociales qui ont commencé à devenir importantes en 1922-23 sont bien différentes de celles sur lesquelles le Parti bolchevik avait basé sa croissance en 1917. La croissance du bolchevisme au cours de la révolution a été basée sur la radicalisation explosive de la classe ouvrière dans les centres urbains les plus importants. Les forces sociales qui sous-tendaient la croissance du parti en 1922 et 1923, phénomène qui était source d'une grande inquiétude pour Lénine, étaient en grande partie constituées d'éléments non-prolétariens, plus particulièrement des sections les plus basses des classes moyennes des régions urbaines, sans mentionner les vestiges de l'ancienne bureaucratie tsariste, à qui la révolution ouvrait d'innombrables opportunités de carrière. Pour de tels éléments, la révolution russe était perçue plus ou moins comme un événement national plutôt qu'international. Lénine a commencé à donner des avertissements là-dessus, sur la croissance d'une espèce de bolchevisme national aussi tôt qu'en 1922, et ces avertissements d'une croissance des tendances chauvines gagnaient toujours plus en véhémence. Comme nous le savons, à la fin de 1922 et au début de 1923, ces avertissements étaient dirigés particulièrement contre Staline, de qui il disait dans ses derniers écrits qu'il était la personne qui exprimait la ré-émergence du tyran chauvin grand-russe.

La lutte contre le trotskisme était fondamentalement la ré-émergence de l'opposition politique à la théorie de la révolution permanente au sein du parti. Pourquoi Trotsky ne l'a-t-il pas dit explicitement ? Je crois que l'on peut trouver la réponse à cette question en prenant en compte les circonstances extraordinairement difficiles qu'engendraient la maladie de Lénine et ensuite sa mort. Je crois que Trotsky a trouvé qu'il était pratiquement impossible de parler aussi objectivement qu'il l'aurait aimé des différences qui l'avaient auparavant séparé de Lénine. Le seul passage dans lequel l'on peut trouver une expression objective et entièrement honnête de ces différences est la célèbre dernière lettre de Joffe, où Joffe dit à Trotsky qu'il a souvent entendu Lénine déclarer que sur les questions fondamentales de perspectives, c'était Trotsky plutôt que lui-même qui avait été correct, y compris sur la question de la révolution permanente.

Trotsky, tout au long des années 1923 et 1924, a cherché à inculquer au cadre du Parti bolchevik une attitude plus critique envers l'environnement national, qu'il voyait comme le plus grand ennemi de l'élaboration d'une perspective réellement socialiste. Il y a plusieurs passages de Questions du mode de vie, un recueil de brillants articles, dans lesquels il révèle le lien entre le caractère arriéré de l'environnement national en Russie et les grands problèmes qui confrontent la classe ouvrière russe dans le développement de politiques socialistes et dans le début de la socialisation de la vie économique russe. Ce n'est que beaucoup plus tard, vers la fin de sa vie, que Trotsky a explicitement déclaré que la lutte contre le trotskysme en Union soviétique était enracinée dans les différences d'avant 1917 au sein du Parti bolchevik. Il a écrit en 1939 : « Il pourrait être dit que tout le stalinisme, considéré au niveau théorique, s'est développé de la critique de la révolution permanente telle que formulée en 1917 » [traduit de Writings 1939-1940, p.55].

Comment se rappellera-t-on de Trotsky ? Quelle est sa place dans l'histoire du socialisme ? Je crois que l'on se rappellera de Trotsky et qu'il continuera d'occuper beaucoup de place dans la conscience du mouvement révolutionnaire comme le théoricien de la révolution mondiale. Naturellement, il a vécu plus longtemps que Lénine et a dû faire face à de nouveaux problèmes. Mais il y a une continuité fondamentale dans tous les écrits de Trotsky depuis 1905 jusqu'en 1940. La lutte pour la perspective de la révolution mondiale est le thème décisif et essentiel de tout son travail. Tout Lénine est contenu dans la révolution russe. Mais pour Trotsky, ce fut un épisode de sa vie, un très grand épisode assurément, mais qu'un épisode du grand drame de la révolution socialiste mondiale.

Trotsky et le marxisme classique

Passer en revue le travail de Trotsky après qu'il ait été poussé hors du pouvoir politique dépasse largement l'ampleur d'une seule conférence. Mais alors que cette conférence arrive à son terme, je souhaiterais mettre l'accent sur un élément essentiel de l'héritage théorique de Trotsky : son rôle en tant que dernier grand représentant du marxisme classique.

En parlant de marxisme classique, nous avons deux conceptions fondamentales en tête. Premièrement, que la force révolutionnaire essentielle de la société est la classe ouvrière. Et deuxièmement, que la tâche fondamentale des marxistes est de travailler infatigablement, aussi bien théoriquement que pratiquement, à établir l'indépendance politique de la classe ouvrière. La révolution socialiste est le résultat final de ce travail soutenu et sans compromis. L'indépendance politique de la classe ouvrière n'est pas le résultat de tactiques brillantes mais, dans le sens le plus fondamental, le résultat de l'éducation, avant tout de son avant-garde politique. Il n'y a aucun raccourci. Comme Trotsky l'a souvent souligné, le plus grand ennemi de la stratégie révolutionnaire est l'impatience.

Le 20ième siècle fut témoin des plus grandes victoires et des défaites les plus tragiques de la classe ouvrière. Les leçons des cent dernières années doivent être assimilées, et il n'y a que notre mouvement qui s'est attelé à la tâche. Dans l'histoire, rien n'est perdu ni oublié. Le prochain grand soulèvement de la classe ouvrière internationale dont le caractère international est assuré par l'intégration mondiale de la production capitaliste, verra la réapparition intellectuelle du trotskysme, c'est-à-dire du marxisme classique.